» Vimeo
» Facebook
» Twitter
Soutenez Circuit!

Achetez ce numéro en ligne [Comment?]

Collection > Volume 32 Numéro 3 (2023) > Actualités >

Nouveautés en bref

Alithéa Ripoll

(fig. 1)

Alithéa Ripoll — Interprètes variés: 50 ans Centre Henri Pousseur. Œuvres mixtes de L. Brewaeys, J.-P. Deleuze, J.-L. Fafchamps, G. Hyernaux, D. Janssens, M. Kishino, M. Matalon et H. Pousseur — Etcetera Records, sous étiquette Explicit!, ktc1699, mars 2022

Le Centre Henri Pousseur offre un double CD présentant un jubilé jubilatoire de musique mixte! Cela fait déjà 50 ans que les compositeurs belges Henri Pousseur (1929-2009) et Pierre Bartholomée (né en 1937) ont fondé à Liège le Centre de Recherches et de Formation musicales de Wallonie, devenu le Centre Henri Pousseur (CHP) en 2010. Le but étant de promouvoir «l’étude, la pratique, la diffusion et l’enseignement de la musique vivante sous toutes ses formes» 1, le CHP accueille régulièrement, encore aujourd’hui, des artistes en résidence de création musicale «mixte». Également connu pour son festival annuel Images Sonores qui existe depuis 1999, c’est dans ce cadre que la pièce ouvrant le premier disque, La rueda (la roue — 2019) de l’Argentin Martin Matalon (né en 1958), a vu le jour au musée de La Boverie (Liège) en mai 2019. Créée puis enregistrée par Claire Bourdet au violon, Kim Van den Brempt au piano et le CHP, la pièce débute de manière assez enjouée, teintée d’espièglerie. À l’annonce soudaine d’une ambiance plus caverneuse et suspendue, de douces envolées pianistiques laissent place à un trialogue électronique. Le tout avance à l’instar de roues qui ne subiraient aucun répit dans leur roulement frénétique. Jusqu’à saturation.

S’ensuit la douce pièce Sonances de l’an levant (2014) de Jean-Pierre Deleuze (né en 1954). Associant le spectralisme à l’Orient, le compositeur belge a opté pour l’utilisation du spectre de cloches de temples shintoïstes de Nikkō, inscrits au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1999. L’analyse de ces sonorités particulières l’a poussé à l’emploi de quarts et de sixièmes de tons, jouables au violon. Ce dernier résonne aussi bien avec lui-même par l’électronique qu’avec les cloches toujours présentes. La succession tuilée des différentes cloches japonaises, frappées d’un bois, caressées par la pluie ou accompagnées de prières discrètes, promène délicatement l’auditeur d’un temple à l’autre. Enfin, la partie électronique intègre de riches harmonies inspirées de l’orgue à bouche (shō), pour clore la pièce. C’est dans ce duo que résonnent une dernière fois ces cloches, si riches et colorées, atypiques pour les oreilles occidentales.

Autre commande du CHP pour son festival Images Sonores de 2019, la pièce De Tenebrer #1 amorce une atmosphère à la fois grave, lourde et électrique. La guitare, d’abord cachée par l’électronique, se fait connaître au deuxième tiers de la pièce. Toute de nylon, saturée et distordue, elle apporte un environnement dérivé du rock et brut que l’on attend des habitudes compositionnelles de Gaëlle Hyernaux (née en 1979), interprète de sa propre pièce se terminant dans un flottement vaporeux. La compositrice multiplie les collaborations avec le chp, au nombre de six, exactement comme Daans Janssens (né en 1983). Parmi ses multiples paysages, celui-ci propose (Paysage en attente… ) (2019). L’usage régulier de parenthèses dans les titres de ses œuvres fait entendre que la musique primerait presque l’appellation de la pièce. Pour deux pianos et électronique, elle fut créée par Frederik Croene, Elisa Medinilla et le chp lors du Festival TRANSIT, en octobre 2019 à Louvain, puis enregistrée au Concertgebouw de Bruges. Le piano, ses résonances et ses transformations se meuvent grâce à l’appui de l’électronique, laissant place à tout ce que l’instrument et ses caractéristiques pourraient contenir puis dévoiler.

De ce premier cd, ressortent quelques allusions aux cycles temporels, mobiles ou figés. Le second, quant à lui, y fait également référence, mais autrement. Cela passe par la mémoire, l’hommage, le souvenir. Ce disque s’ouvre en rendant hommage à deux compositeurs-phares de la musique contemporaine belge, qui font de même dans leurs propres œuvres. Est d’abord présentée la 43e pièce issue d’un faste catalogue de presque 200 œuvres, Ex Dei in Machinam Memoria (1971-1972) du cofondateur du CHP, Henri Pousseur. En pleine conception de sa célèbre kyrielle d’Icares — série de partitions ouvertes —, le compositeur a imaginé cette œuvre libre pour hautbois, mais tellement technique, que très peu jouée. L’excellent flûtiste Toon Fret a concrétisé, à l’occasion de cette édition, une adaptation pour flûte et électronique. La première partie, Memoriæ Elementa, est une partition d’une dizaine de pages que l’interprète assemble à sa guise pour en faire une improvisation dirigée. Elle sera ensuite réinjectée et transformée, pour se métamorphoser en une forme mixte de plus en plus conséquente. S’ensuit une seconde partie électronique fixe, Memoriæ Explorationis Consequentia,dans laquelle la flûte prétend incorrigiblement vouloir ressortir. Si cette inférence mémorielle résonne avec Solo (1966) de Karlheinz Stockhausen, la deuxième œuvre proposée dans ce second volet, celle de Luc Brewaeys (1959-2015), répond à son ami compositeur Jonathan Harvey disparu en 2012. Si Nobody’s Perfect — Harvey Soto (1999, révisée en 2007) était à l’époque un clin d’œil à son ami britannique, celle-ci, Ni fleurs ni couronnes: Monument pour Jonathan Harvey (2013), s’avère un dernier salut. Le violon expressif semble accompagner quelques dernières cloches aux résonances qui fascinaient tant l’ami regretté. La pièce électronique Mortuos plango, vivos voco (1980) de Jonathan Harvey a d’ailleurs inspiré Jean-Pierre Deleuze dans son travail pour Sonances de l’an levant.

On se retrouve ensuite en Asie de l’Est grâce à la compositrice japonaise Malika Kishino (née en 1971) qui offre une magnifique œuvre pour violon alto, interprété par Vincent Royer, et électronique. Bien que l’ambiance y soit plus métallique que soyeuse, elle arrive à se faire s’entremêler force et délicatesse, comme chez les petits vers à soie au service inconscient de la confection du RA, un textile traditionnel introduit au Japon depuis la Chine au IVe siècle. Cette tradition transporte l’auditeur dans l’allégorie d’un maillage à la fois allègre et délicat typique de l’île.

On termine en beauté ce long voyage géo-temporel au Moyen-Orient grâce à la 21e lettre soufie du compositeur Jean-Luc Fafchamps (né en 1960), ‘Ain (Maintenant) (2018). Son cycle épistolaire entamé en 2000 trouve son fondement dans le Jawâhiru’l Khamsah, une sorte de tableau alphabético-symbolique d’origine islamique. ‘Ain est la seule pièce de ce double CD qui soit écrite pour ensemble et électronique. Remarquablement interprétée par l’ensemble Hermès, sous la direction de Koen Kessels, elle a été créée dans le cadre du projet EMRUZ Vandaag Aujourd’hui, mettant sur le devant de la scène la musique iranienne actuelle. Bien qu’aucun mot n’y soit audible, l’œuvre prend librement racine dans un poème de l’illustre poète philosophe persan Hafez. Convaincu par le projet du compositeur belge, le chp compte parmi leurs neuf projets communs pas moins de six lettres soufies et perpétuera leur collaboration dans la saison à venir.

(fig. 2)

Quasar, quatuor de saxophones — Disque Bleu — Quasar, 2022

Le quatuor Quasar livre un quintette de compositions québécoises

Un an et demi après la sortie de son disque De souffles et de machines III, le quatuor de saxophones montréalais Quasar nous propose son nouveau disque autoproduit: Bleu. Bien qu’habitué à présenter volontiers divers·es compositeurs et compositrices d’un peu partout dans le monde, le quatuor tient aussi à mettre en avant les artistes québécois·es qui le touchent particulièrement. Cinq compositions acoustiques se sont rencontrées à la Chapelle historique du Bon-Pasteur en octobre 2020 afin de concrétiser l’idée. Les quatre premières sont des commandes de Quasar avec l’appui du programme Nouveau Chapitre du Conseil des arts du Canada 2, tandis que l’œuvre de Michael Oesterle (né en 1968) a déjà été créée par le quatuor de saxophones à l’occasion de son 10e anniversaire en 2004. Ce concert avait d’ailleurs été enregistré par Espace Musique, la radio musicale de Radio-Canada.

Avec son titre I need to hear it first (2018), Ofer Pelz (né en 1978) ouvre naturellement le bal. Dans l’idée d’une évolution croissante, le compositeur a choisi de partir de l’image de grains épars formant peu à peu de la matière. L’éparpillement et les multiples répétitions de mélodies, entremêlant chromatisme et slaps,amènent à une concentration de plus en plus matérielle, et ce, à chaque nouvelle section entamée. De moins en moins délicate, l’œuvre pousse à comparer les répétitions aux altérations discrètes. Quant au nom de la pièce, il lui vient de la formule d’un ami le faisant patienter avant de donner son avis.

Passage (2019) de Yannick Plamondon (né en 1970) est en trois mouvements distincts: All over (très rapide), Hard edge (rapide) et Color field (lent, puis sans tempo). Dès le début, les saxophones amorcent un ascendant tonitruant qui se délite peu à peu, mettant volontairement en exergue l’importance du passage d’événements frivoles vers l’essentiel d’un propos qui rend de plus en plus attentif.

Émilie Girard-Charest (née en 1987) propose, quant à elle, Bestiaire (2018). Mêlant souffles, slaps, glissandi et harmoniques, c’est tout en subtilité et finesse que l’on est transporté dans un monde exempt d’être humain, tranquille. Un endroit où chaque espèce, chaque son, aura indéniablement et équitablement une place.

Pour nous faire entrer d’une manière encore différente dans le son lui-même, Katia Makdissi-Warren (née en 1970) offre un microcosme bio-musical. Pour la compositrice, le fait qu’il n’existe que 0,5 % de différence moyenne d’adn entre deux humain·e·s pris·es au hasard mène à la réflexion des similitudes entre diverses esthétiques musicales. Concrètement, c’est la microtonalité qui est au cœur de ADN 0,5% (2019), amenant des frottements auxquels on s’habitue rapidement.

À l’inverse de l’implication prometteuse de l’expression I need to hear it first, Michael Oesterle semble, pour sa part, plus circonspect avec celle de Sometime d’une personne refusant de se compromettre: «La phrase offre simultanément l’espoir et le doute 1.» C’est le problème des œuvres nouvelles qui sont généralement jouées à leur création puis laissées de côté. Et pourtant, Quasar perpétue Sometime en la jouant à plusieurs reprises depuis sa création en 2004! Quelques motifs se répètent tout au long de la pièce, comme si l’on passait d’une simple description à des états différents, tantôt nerveux, insistants et impatients, tantôt doux, voire même, finalement, teintés de résignation.

Le disque Bleu est disponible sur la plateforme Bandcamp du quatuor de saxophones.

Page article@32_3_07.1 générée par litk 0.600 le lundi 16 janvier 2023.
Conception et mise à jour: DIM.