Circuit - Musiques contemporaines
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Collection > Volume 30 Numéro 2 (2020) > Actualités >

Nouveautés en bref

Clément Canonne et Isaiah Ceccarelli

(fig. 1)

François Cotinaud, Benjamin de la Fuente & Ensemble Multilatérale — Mosaïques — Musivi/MJB 022 CD/2017

Saxophoniste de jazz et de free jazz formé auprès d’Alan Silva, François Cotinaud est également un fervent militant du soundpainting — un langage gestuel dédié à la composition en temps réel élaboré par le compositeur et multi-instrumentiste Walter Thompson — qu’il pratique en France depuis le milieu des années 2000 (pour plus de précisions sur cette pratique, voir également, dans le présent numéro, l’entretien avec Vincent Lê Quang). Le disque Mosaïques qu’il publie chez Musivi avec l’ensemble de musique contemporaine Multilatérale procède d’une démarche tout à fait singulière. Cotinaud a en effet passé commande d’une cinquantaine de miniatures au compositeur Benjamin de la Fuente — des solos, des duos, quelques trios et un quintette — qu’il a ensuite intégrées comme autant de «palettes» à son répertoire de soundpainter. Il en résulte un ensemble de pièces dans lesquelles les compositions originales ne sont plus qu’un élément parmi d’autres, plus ou moins repérable au sein des improvisations impulsées et «dirigées» par Cotinaud. Le processus de création a ainsi fait la part belle à l’expérimentation, les musiciens explorant diverses manières d’associer matériau compositionnel et improvisations collectives:

En découvrant les compositions, je me suis sans arrêt demandé ce que j’allais mettre en relation dans chaque pièce… soit je commence une pièce par quelque chose d’écrit, et donc la composition devient une sorte de thème, par exemple je demande à la flûte de jouer son solo, et je l’étends à l’orchestre, et les autres musiciens vont utiliser ce matériau et naturellement le développer ou lui faire écho. Ou alors c’est le contraire: il peut y avoir une situation d’improvisation, et telle composition va venir ponctuer, éclairer, orienter la suite de l’improvisation, ou bien venir conclure la performance. Dans d’autres cas encore, j’ai superposé différents éléments: par exemple, il y avait une composition pour trombone, trompette et violoncelle, constituée uniquement de notes longues avec des soufflets. Je me suis dit que j’allais faire quelque chose en contraste avec ça. J’ai donc utilisé le signe «sidelines», qui demande aux musiciens de jouer des notes conjointes, très rapides, comme de l’eau. Au final, pendant l’enregistrement, je me suis autorisé à essayer beaucoup de choses et à en jeter beaucoup d’autres. On a enregistré soixante prises pour n’en garder que treize! À deux ou trois exceptions près, je n’ai pas vraiment prémédité le déroulé des différentes pièces. (François Cotinaud, entretien avec Clément Canonne, 22 février 2018)

La musique, très organique, se caractérise en effet par une grande fluidité dans la cohabitation et l’assemblage d’éléments parfois hétérogènes, tout en aménageant un certain nombre de plages plus méditatives construites notamment à partir de percussions bruiteuses (morceaux d’ardoise, pierres, plaques de métal, etc.). Au final, ce projet témoigne de l’étonnante plasticité du soundpainting, de sa capacité à digérer les ingrédients les plus variés, à les faire siens pour les restituer en une mosaïque toujours recomposée.

— Clément Canonne

(fig. 2)

Dedalus Ensemble — Sébastien Roux: Inevitable Music #5 — Brocoli/Brocoli 023/2019

En investissant un espace artistique relativement inédit, à mi-chemin entre œuvres algorithmiques à sons fixés et partitions graphiques à instrumentation indéterminée, la musique composée par Sébastien Roux pour l’ensemble Dedalus interroge la tension qui existe entre systématicité procédurale et plasticité instrumentale. Les compositions rassemblées sur cet album présentent la «traduction» sonore d’œuvres visuelles de Sol Lewitt — un artiste conceptuel américain, célèbre notamment pour sa série des Wall Drawings, qui reposent, à la manière d’une partition verbale, sur un ensemble de consignes volontiers combinatoires permettant à des exécutants de réaliser une «version» in situ de l’œuvre. Au début de chaque piste, et à l’instar d’un audioguide, la voix élégante de DD Dorvillier nous présente l’œuvre source et le principe permettant de générer son équivalent musical: on entendra ainsi toutes les manières de combiner deux sons, à partir d’un son stable, un son ascendant, un son descendant et un son court, chacun de ces sons pouvant de plus être joué sous la forme d’une note continue, d’une note répétée ou d’une note vibrée; ou encore la réalisation d’un accord de cinq notes dont chaque son se «déplace» successivement d’un musicien à l’autre, de gauche à droite, le tout répété trois fois. Si l’épuisement de procédures combinatoires peut parfois faire penser à Tom Johnson, la variété des dispositifs compositionnels imaginés par Sébastien Roux invite à une expérience musicale qui est bien plus ludique que conceptuelle. Certaines traductions prennent la forme de partitions graphiques dynamiques, diffusées sur des écrans posés devant les instrumentistes, les plaçant ainsi dans une position quasi vidéoludique. D’autres reposent sur la transmission orale d’un système aux musiciens, qui doivent ensuite se l’approprier et trouver les moyens (instrumentaux et communicationnels) de le mettre en œuvre: ainsi, la pièce combinatoire mentionnée ci-dessus, traduction du Wall Drawing #260, est présentée sous deux versions, l’une, rapide et nerveuse, pour violon (Silvia Tarozzi) et alto (Cyprien Busolini), l’autre, plus sombre et étale, pour trompette (Christian Pruvost) et guitare (Didier Aschour, le fondateur de l’ensemble Dedalus). C’est précisément le caractère vivant et toujours surprenant de la réalisation instrumentale qui domine ici, que ce soit par l’imagination timbrale dont font preuve les musiciens de l’ensemble Dedalus ou par les superpositions heureuses résultant du simple dépliage sonore de la procédure. Au fond, le passage d’une musique algorithmique de synthèse à un processus collaboratif impliquant des instrumentistes de chair et d’os change fondamentalement la donne: loin d’étouffer la créativité des musiciens, le cadre extrêmement contraint du projet ne fait que mieux ressortir la richesse des interactions et négociations musicales, à l’issue souvent imprévisible, auxquelles ceux-ci doivent se livrer. Le travail de Sébastien Roux et de l’ensemble Dedalus ouvre à cet égard un chemin musical particulièrement excitant.

— Clément Canonne

(fig. 3)

Jean Derome — Somebody Special: 9 chansons de Steve Lacy — Ambiances Magnétiques/AM 249/2019

Dès les premières notes de cet album, on entend les signatures de deux musiciens de jazz absolument originaux: celle du saxophoniste, compositeur et improvisateur Steve Lacy, bien sûr (l’album s’intitule Somebody Special: 9 chansons de Steve Lacy), mais aussi celle du saxophoniste, compositeur et improvisateur Jean Derome. Le style de Lacy est immédiatement reconnaissable par les amateurs de jazz: sa voix est rigoureusement originale. Son langage harmonique, près de celui des pianistes Thelonious Monk ou Herbie Nichols, est jumelé à des arrangements minimalistes et appuyé par une inventivité mélodique remarquable. Dans le même ordre d’idées, les mélomanes reconnaîtront immédiatement le travail «jazz» de Jean Derome, accompagné pour l’occasion de ses fidèles compagnons de route Normand Guilbeault à la contrebasse, Pierre Tanguay à la batterie et Karen Young au chant. L’ensemble est agréablement rehaussé par l’addition d’Alexandre Grogg, excellent pianiste dont les chorus et l’accompagnement harmonique sont notables.

L’originalité de cet album repose sur les petits détails des arrangements et du jeu des musiciens. Ce n’est pas qu’un hommage, car les arrangements qu’a faits Jean Derome de ces chansons déjà si particulières sont merveilleux. Signalons, par exemple, celui de la pièce-titre de l’album. Au début de celle-ci, Derome choisit de doubler à la flûte basse la mélodie interprétée par Karen Young — comme ce que faisait Steve Lacy au saxophone soprano — tandis qu’il chante en même temps à la quarte juste inférieure. De cet effet sort un nuage d’harmoniques qui rehausse toute la chanson. C’est un détail assez minime, mais qui apporte une touche d’originalité et de créativité à cette reprise, et cette attention aux arrangements se confirme tout au long de l’album. Notons aussi la superbe Blue Baboon, dans laquelle Derome et Young chantent la mélodie à l’unisson. Un autre moment fort est la pièce Name, chantée par Derome, qui s’accompagne d’un rythme répétitif de cliquetis de clés à la flûte basse. Il faut encore souligner l’excellence des solos instrumentaux (plutôt brefs) qui parsèment l’album. Le son d’ensemble demeure cependant ce qui est le plus remarquable sur cet album, étant entièrement au service des chansons; en outre, il distingue Somebody Special de beaucoup d’albums de jazz (souvent axés sur les chorus des solistes), de la même manière que le langage musical de Steve Lacy le distinguait des autres compositeurs de jazz du XXe siècle.

— Isaiah Ceccarelli

(fig. 4)

Gabriel Dharmoo — Quelques fictions — Ambiances Magnétiques/AM 253/2020

Le compositeur, vocaliste, improvisateur et chercheur Gabriel Dharmoo est l’une des voix les plus créatives de sa génération, et l’un des improvisateurs québécois les plus en vue sur la scène mondiale. Faire un tour de son curriculum vitæ, c’est découvrir un artiste qui sait ce qu’il veut faire et comment atteindre son but. Dharmoo a démarré sa carrière comme violoncelliste et compositeur, mais il œuvre depuis dix ans dans un univers musical singulier: il alterne allègrement entre les domaines de la musique écrite, du théâtre et de l’improvisation. Il a étudié la musique carnatique auprès de quatre maîtres en Inde, d’abord en 2008 et de nouveau en 2011, avant d’entreprendre un doctorat en musique, en théâtre et en anthropologie à l’Université Concordia.

Son nouvel album, Quelques fictions, est paru sous étiquette Ambiances Magnétiques et documente bien le développement artistique de Gabriel Dharmoo, musicien d’une grande créativité et à la voix originale dans le contexte des musiques contemporaines québécoises. Comprenant des improvisations solos, des duos et des œuvres composées pour ensemble vocal, l’album mène l’auditeur à travers une grande variété de mondes musicaux et d’écritures qui ont un impact émotionnel plutôt rare en musique contemporaine. Ayant exploré le concept de «musiques hypothétiques de cultures inventées» dans ses projets antérieurs, notamment avec Anthropologies imaginaires (2015), Dharmoo possède un contrôle compositionnel qui lui permet d’exposer les éléments les plus frappants de la musique folklorique ou traditionnelle de plusieurs cultures. Dans cet album, par exemple, on entend des touches de musique chorale scandinave et de musique liturgique orthodoxe, ainsi qu’une référence plutôt directe à la musique carnatique dans la composition Vaai Irandu; cependant, tout est passé à travers un filtre personnel et contemporain. À nos oreilles, le disque semble maintenir un équilibre entre un sérieux bien senti dans les compositions et un sens de l’humour plus évident dans les improvisations. La juxtaposition de ces pièces est très agréable à écouter.

L’album a beaucoup de moments de technique vocale impressionnante. Notons brièvement Trompe de Cataimaans et le Duo Porketche avec Elizabeth Lima. L’amitié entre Dharmoo et celle-ci et leur sens de l’humour se ressentent clairement à travers cette piste. Il est évident qu’ils prennent plaisir à faire de la musique ensemble.

— Isaiah Ceccarelli

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Conception et mise à jour: DIM.