Circuit - Musiques contemporaines
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Collection > Volume 30 Numéro 1 (2020) >

Avant-propos
Éloge de l’interstice

Maxime McKinley

Interstice.
Bas latin interstitium, de interstare, se trouver entre.
(Larousse)

Il y a quelques décennies, aborder la «musique nouvelle» passait souvent par une opposition entre, d’un côté, Schönberg et, de l’autre, Stravinsky. Si, selon Adorno, le premier était un «progressiste» et le second, un «restaurateur1», Pierre Boulez déclarait pour sa part que «Schönberg est mort2» et que «Stravinsky demeure3». Puis, il y eut une autre dialectique binaire dominante entre, d’un côté, la musique sérielle et, de l’autre, la musique électroacoustique — musiques pensées l’une contre (parfois avec) l’autre, comme en témoignent, par exemple, les réflexions sur les Problèmes de la musique moderne de Boris de Schloezer et Marina Scriabine4. X ou Y? Dans une optique plus large que ces débats intra-musicaux d’une partie du XXe siècle, l’histoire de l’art est traversée de fascinations et de rivalités entre les disciplines: le paragone — la comparaison des arts, d’après l’expression de la Renaissance italienne — est un sujet inépuisable5 (Circuit en sait quelque chose: nous y écrivons avec des mots autour d’un art qui se targue souvent d’être «au-delà» des mots!). Toujours est-il que ces discussions passionnées, souvent passionnantes, ont en commun de s’appuyer sur des catégories clairement définies et identifiables. Malgré ces points d’appui, ce sont là des enjeux vertigineux de complexité. C’est dire combien ce vertige croît de manière exponentielle lorsqu’on explore les intermédiaires, les lignes, les transversales entre ces points (jusqu’à parfois parler d’un «art indiscipliné» plutôt que de disciplines artistiques6). Or, c’est dans de tels cas que l’on peut sonder des pratiques — pour paraphraser un célèbre titre de Nietzsche — par-delà le X et le Y7. Lorsqu’on explore, par exemple, des manières de faire des sons par-delà la partition instrumentale et la diffusion sur haut-parleurs. Ou encore, quand on imagine des dispositifs de création par-delà la musique et les arts visuels. C’est un peu ce à quoi Annelies Fryberger et ses collaborateurs nous convient dans cette nouvelle livraison de Circuit: une investigation, dans les sous-bois «indisciplinés» du paragone, d’une catégorie — se définissant paradoxalement comme non catégorique — nommée art sonore8.

Certes, les «artistes sonores» travaillent avec le son, mais ils ne se disent pas toujours musiciens pour autant. Si Circuit est une revue de «musiques contemporaines» (comme son sous-titre l’indique), elle aime parfois flirter avec ses zones limites, aux frontières de la musique et/ou du contemporain. Ainsi, des artistes pouvant être qualifiés de «sonores» — tels que Martin Messier ou Ryoji Ikeda — ont illustré des éditions9. Le numéro intitulé La musique des objets était déjà sur la trace de quelques pratiques hybrides pouvant se rapprocher de l’art sonore10. De même, le numéro Musique aux limites de l’image/Images at the Limits of Music abordait certaines démarches contemporaines à cheval entre les pratiques visuelles et sonores (quoiqu’en maintenant, dans ce cas-ci, la catégorie appelée «musique»)11. La présente livraison se penche donc sur un espace très intéressant autour duquel la revue pivotait depuis un moment. Mentionnons d’ailleurs au passage que la prochaine, avec le directeur invité Clément Canonne (déjà coauteur, ici même, d’un article avec Annelies Fryberger), explorera également quelques intermédiaires, lignes et transversales entre des pôles X et Y: il s’agira, cette fois, du continuum entre la prédétermination et l’improvisation12.

Enfin, comme c’est généralement le cas, la rubrique Actualités ne relève pas du dossier thématique et a été coordonné par la rédaction de Circuit. Outre la chronique Créé dans Le Vivier, préparée par Gabrielle Blais-Sénéchal à la suite de la dixième saison du «carrefour des musiques nouvelles13», nous y soulignons non pas un, ni même deux, mais bien trois 30es anniversaires: celui de Chants Libres (par Catherine Harrison-Boisvert), du NEM (par Paul Bazin), et — si on nous permet une telle mise en abyme — de Circuit, musiques contemporaines (par moi-même)14. En effet, ce numéro est «spécial» non seulement en termes de contenu, mais aussi numériquement, puisqu’il constitue le 75e opus de la collection et qu’il en amorce le 30e volume15! À titre plus personnel, il termine mes quatre premières années comme rédacteur en chef. Je retrouve ainsi avec plaisir, douze numéros plus tard, Annelies Fryberger qui — avec Michel Duchesneau — codirigeait celui en cours de préparation lors de mon arrivée en poste, en 201616.

Il est réjouissant qu’à l’aube de sa quatrième décennie, Circuit soit dans une forme si radieuse, toujours animée par un piaffant désir de continuer, encore longtemps, à tendre des oreilles attentives aux fascinants interstices de notre monde et de notre temps!

Page article@30_1_01 générée par litk 0.600 le lundi 24 août 2020.
Conception et mise à jour: DIM.