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Collection > Volume 28 Numéro 3 (2018) >

Avant-propos
Pour des musicien.ne.s organiques?

Maxime McKinley1

[…] il semble
que les ruines aient englouti le naïf
et profond effort de changer la vie

— Pier Paolo Pasolini 2

Dans À la recherche du réel perdu, Alain Badiou propose une très belle étude du poème «Les Cendres de Gramsci» de Pier Paolo Pasolini 3. Relire ce poème ne manque pas d’à-propos, certains signes (des citations de Gramsci virales sur Twitter, par exemple 4) portant même à croire qu’il serait possible, maintenant, de parler de phénix plutôt que de cendres. Ainsi, sa notion «d’intellectuel·le organique», loin d’être tombée aux oubliettes, frappe l’imaginaire contemporain. En effet, la pensée de Gramsci semble particulièrement pertinente aujourd’hui, afin de mieux comprendre de nombreux exemples de volontés d’engagement et de ruptures avec certaines hégémonies. Citons, par exemple, la grève étudiante et le mouvement social du printemps québécois de 2012, faisant d’ailleurs l’objet — sur la plateforme Hypothèses — d’une vaste et exceptionnelle enquête en ligne, préparée à notre invitation par Symon Henry et Emanuelle Majeau-Bettez, en supplément web à cette livraison de Circuit 5. Pensons aussi à Occupy Wall Street, à l’activisme des Femen, ou encore au mouvement #metoo. Si l’intellectuel·le organique ne s’isole pas dans sa tour d’ivoire, mais participe activement à la vie sociale (en se mêlant organiquement au monde, par-delà les classes sociales), on sait que les compositeur·rice·s de musiques dites contemporaines sont, depuis longtemps, la cible d’un reproche de déconnexion: d’être «hors de nous 6». Qu’en est-il réellement? Peut-on imaginer aujourd’hui, au sens gramscien, un·e «musicien·ne organique»? Le présent dossier, préparé par Luis Velasco-Pufleau, n’apporte peut-être pas de réponses définitives aux interrogations sommairement lancées ici, mais contribue certainement à mieux les approfondir, à mieux les poser.

Tandis que nous étions plongé·e·s dans la préparation de ce numéro, un débat très vif et largement médiatisé soulevait les passions au Québec, démontrant de manière quasi symptomatique à quel point la question des corrélations (ou séparations) entre art et politique — au moins au sens de l’éthique et d’enjeux sociétaux — est particulièrement vibrante actuellement. Ce débat fut déclenché, coup sur coup, par deux spectacles du metteur en scène Robert Lepage: SLĀV puis Kanata (celui-ci en collaboration avec le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, qui a d’ailleurs activement pris part à la discussion 7). Les prises de position se sont peu à peu polarisées entre, d’un côté, une fin de non-recevoir face aux pratiques artistiques associées à la notion d’appropriation culturelle 8 (des chants d’esclaves afro-américains, des cultures autochtones du Canada) et, de l’autre, une défense, devant ce tollé, de la liberté d’expression artistique (doublée de la liberté de contestation). Mais la nature exacte de la «conjonction “et” 9», entre art et politique, se pose ici singulièrement. En effet, dans le cas de SLĀV, des manifestations ont eu lieu avant même la première, et le spectacle a été annulé après la troisième représentation. Dans le cas de Kanata, le débat a eu lieu avant que la pièce n’ait été terminée. Ainsi, dans la majorité des points de vue exprimés, les œuvres en question n’avaient pas été vues et ne faisaient donc pas partie de la discussion. Le débat s’est ainsi fait de manière essentiellement déconnectée des œuvres, sur des questions de principe 10. C’est déjà intéressant et, même si ces «cas» ne sont pas spécifiquement traités ici, ils en disent long sur l’actualité et la pertinence, bien au-delà de nos laboratoires de musicien·ne·s, de la thématique développée dans ce numéro par Velasco-Pufleau et les collaborateur·rice·s internationaux·ales qu’il a réuni·e·s.

En complément à ce Dossier thématique, on trouve le Cahier d’analyse d’Ana Dall’Ara-Majek, consacré à l’une des œuvres les plus originales et marquantes du répertoire québécois, Le trésor de la langue (1989) de René Lussier. Par ce choix d’une œuvre à forte teneur politique, la rédaction était directement influencée par le dossier de Velasco-Pufleau qui, pour sa part, a manifesté un tel enthousiasme qu’il a immédiatement souhaité s’entretenir avec le compositeur. Cet entretien agit à la fois comme postlude au Dossier thématique et comme prélude au Cahier d’analyse. Un second complément, la rubrique Actualités, est organisé en trois temps. D’abord, on trouve le compte rendu, par Eric Maestri, d’un ouvrage collectif — dirigé par Alain Bonardi, Bruno Bossis, Pierre Couprie et Vincent Tiffon — portant sur l’analyse de la musique mixte. Ensuite, on peut lire non pas un simple, ni même un double, mais bien un triple compte rendu de Réjean Beaucage. Ceci mérite, d’ailleurs, un peu de mise en contexte. On se souviendra du coup de gueule de Symon Henry, publié en 2016 dans notre vol. 26, n° 2 11. Ce texte eut des suites 12, et la discussion fut relatée et poursuivie par Réjean Beaucage dans un article publié dans le numéro soulignant le 50e anniversaire de la SMCQ 13. Peu après, la SMCQ annonçait des commandes à cinq jeunes compositeur·rice·s n’ayant pas la langue dans leur poche, dont Henry et Ledoux, à l’intention de l’accordéoniste Joseph Petrič. Ce projet nous a incité à poursuivre le «feuilleton», en proposant à Beaucage de rédiger un triple compte rendu. En premier lieu de ce concert de la SMCQ, mais aussi, en complément, de deux livres y étant indirectement liés: l’un de Joseph Petrič sur son instrument (l’accordéon), et l’autre étant constitué pour l’essentiel, sous forme de livre d’art, de partitions graphiques de Henry. Enfin, comme à chaque fin d’année, nous présentons la chronique «Créé dans Le Vivier», dans laquelle Gabrielle Blais-Sénéchal dresse la liste des œuvres créées au cours de la saison 2017-2018 du Vivier, Carrefour des musiques nouvelles.

En terminant, quelques nouvelles sur notre comité de rédaction et les évaluations externes. D’abord, nous sommes très heureux d’accueillir dans notre comité deux nouveaux membres: le pianiste Daniel Áñez et la musicologue Emanuelle Majeau-Bettez. Par ailleurs, la liste des évaluateur·rice·s externes avec qui Circuit collabore se trouve désormais sur notre site web, sous l’onglet «À propos 14». Enfin, n’hésitez pas à interagir avec nous, que ce soit via notre adresse info@revuecircuit.ca ou sur nos pages Twitter et Facebook 15. Nous apprécions toujours connaître vos impressions et réflexions, que ce soit au sujet des thématiques, des textes ou des illustrations.

Page article@28_3_01 générée par litk 0.600 le mardi 11 décembre 2018.
Conception et mise à jour: DIM.