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Collection > Volume 25 Numéro 3 (2015) >

Introduction
Tzadik, 20 ans d’expérimentations musicales et graphiques

François-Xavier Féron

Le tsaddīq1 (juste) est, à côté du talmid hakam (l’érudit) et du ḥassid (l’homme pieux), un des grands types idéaux de l’éthique juive. Alors que le talmid hakam représente la valeur menée à sa perfection, le tsaddīq et le ḥassid incarnent des valeurs éthiques liées au cœur et aux actions de l’homme. Tsaddīq est un terme juridique, désignant à l’origine l’homme qui a été traîné en justice et reconnu innocent même aux yeux de Dieu. Il est celui qui fait de son mieux pour accomplir toute la Torah dans la mesure où cela lui est possible, sans être doté d’aucune grâce spéciale. C’est l’idéal de tout juif normal. Chacun est appelé selon ses capacités à devenir tel, même s’il n’est pas question de réussite intégrale. Il y a là recherche d’un équilibre, d’un contrôle de soi, d’une certaine conduite harmonieuse. Pour la mystique juive, le tsaddīq d’en bas est la réplique du juste d’en haut. Il est l’être capable de mettre chaque chose à sa juste place dans le monde, ce qui, pris au sérieux, ne signifie rien de moins que de faire venir le Messie. Le monde messianique se définit précisément comme un monde où tout serait véritablement à sa place2.

Ce n’est pas par hasard si le compositeur John Zorn a choisi de nommer Tzadik, la maison de disques qu’il a fondée à New York en 19953 et qui arbore comme emblème la 18e lettre de l’alphabet hébraïque: צ. Zorn est un ascète qui a fait le choix de consacrer son temps et son énergie à composer et jouer sa musique mais aussi à défendre celle de bien d’autres artistes qui, comme lui, tendent à déplacer les frontières entre les genres musicaux pour privilégier l’hybridation et le métissage culturel4. Indépendante, éclectique et radicale — comme l’est son fondateur —, Tzadik soutient ainsi tout un pan de la création musicale généralement délaissé par les majors car jugé trop expérimental, trop inclassable ou tout simplement pas assez rentable5. Au fil des années, la maison de disques est devenue culte, fédérant autour d’elle une communauté de musiciens et mélomanes avides de nouvelles expériences sonores.

Si sans en être conscient j’ai été, très jeune, en contact avec la musique de Zorn6, ce n’est qu’au début des années 2000 que j’ai commencé à me plonger véritablement dans son œuvre, découvrant pas à pas les multiples facettes du compositeur ainsi que les différentes collections de sa maison de disques7. M’inspirant de quelques rares ouvrages monographiques dédiés à d’autres maisons toutes aussi légendaires8, j’ai souhaité consacrer intégralement ce numéro de Circuit à Tzadik qui vient de fêter ses 20 années d’existence. Ce numéro constitue par ailleurs le prolongement naturel de celui consacré aux supports pour la musique contemporaine9 puisqu’il fait, en quelque sorte, l’éloge du CD dont les ventes déclinent vertigineusement depuis plus d’une dizaine d’années maintenant10. Or Tzadik diffuse avant tout des CD, mais apporte un soin particulier au packaging et au design graphique afin de donner une irréfragable identité visuelle à la maison de disques11. Les albums Tzadik sont des objets à part entière qu’on aime scruter et manipuler avant de les écouter, qu’on souhaite posséder afin d’étoffer sa collection en devenir. Malgré l’incroyable richesse de son catalogue, Tzadik demeure pourtant relativement méconnu du grand public, Zorn refusant de se plier aux règles du marketing comme il l’explique dans un entretien accordé à Milkowski en 2009:

We have almost 450 records on our label already and there has not been one dedicated article or feature in any United States magazine or newspaper on this label. Is that incredible? And of course the answer is simple: We don’t send review copies out, we don’t play the game, we don’t kiss ass, we don’t put ads in newspapers or magazines, and if we don’t scratch their back they’re not going to scratch ours12.

Si j’ai souhaité coordonner un tel numéro, c’est avant tout pour partager ma passion envers cette maison de disques indépendante qui m’a permis de découvrir de nouvelles facettes de la création musicale. Mais c’est aussi pour rendre hommage à son fondateur John Zorn, qui creuse inlassablement son sillon en restant fidèle à ses valeurs. Je tiens à préciser que Tzadik ne m’a fourni aucun disque ou livre et que mes liens avec Zorn se résument à des échanges sporadiques de courriels. Néanmoins, une certaine confiance semble s’être instaurée entre nous et ce numéro de Circuit ne serait pas ce qu’il est sans l’aide et le soutien qu’il m’a apporté au cours de ces derniers mois. Non seulement Zorn a pris le temps de répondre à mes nombreuses interrogations et de me fournir plusieurs documents inédits, mais il m’a surtout fait part de son enthousiasme au fur et à mesure que je lui envoyais les textes: ses encouragements me furent très précieux lors de la finalisation de ce numéro13. Je souhaite aussi remercier le producteur Kazunori Sugiyama pour sa disponibilité et la graphiste Heung-Heung Chin, alias Chippy, pour la magnifique couverture qu’elle a créée spécialement à cette occasion ainsi que pour les nombreuses pochettes de disques ou éléments de livret qu’elle a mis à ma disposition. J’en profite pour exprimer ici toute ma gratitude et mon amitié envers Karen Brunel-Lafargue, David Unger, Pierre-Yves Macé, David Konopnicki, Giuseppe Frigeni et Guillaume Boutard, pour avoir consacré tant de temps à l’écriture et la révision de leurs textes respectifs.

Dans le premier article de ce dossier thématique, je cherche tout d’abord à retracer la genèse et l’histoire de Tzadik, au prisme de la carrière musicale de Zorn pour me concentrer ensuite sur les principales spécificités de cette maison de disques: défense de l’expérimentation sonore et de l’hybridation des genres, cohabitation de différentes collections portées par des chartes graphiques spécifiques, pérennisation du catalogue, modèle économique de type «socialiste», etc. Pour sa part, Karen Brunel-Lafargue s’intéresse à l’univers visuel de Heung-Heung Chin, qui a rejoint l’équipe Tzadik en 1998 et avec qui Zorn collabore en osmose afin d’offrir à ses albums les écrins les plus appropriés, renouvelant ainsi l’art du packaging discographique. David Unger revient quant à lui sur l’histoire de la Radical Jewish Culture, cette scène musicale née à New York à la fin des années 1980 que Zorn a révélée au monde entier en lançant sur Tzadik, dès 1995, la collection éponyme qui comprend 185 références.

En guise de Document figurent deux manuscrits inédits que Zorn a gracieusement fournis pour ce numéro de Circuit. Il s’agit de deux morceaux figurant sur l’un de ses derniers albums14 et composés à l’attention de son nouveau trio avec John Medeski (orgue électrique), Matt Hollenberg (guitare) et Kenny Grohowski (batterie). S’ensuit alors une série d’enquêtes consacrées respectivement aux artistes, aux disques et aux livres publiés sur Tzadik. Afin de comprendre comment Zorn appréhende la direction artistique et la manière dont se déroulent concrètement les différentes étapes de réalisation d’un disque, j’ai recueilli les témoignages de sept artistes français dont un ou plusieurs albums sont parus sur Tzadik. Parmi eux figurent le compositeur Pierre-Yves Macé et le guitariste du groupe AutorYno David Konopnicki: tous deux, avec l’aide du metteur en scène Giuseppe Frigeni, se sont vus confier la tâche difficile de sélectionner et de chroniquer 20 albums Tzadik (un par année, entre 1995 et 2014) afin de révéler l’incroyable variété de ce catalogue. Enfin, Guillaume Boutard et moi-même tentons, dans la dernière enquête, d’établir un compte rendu de la série de livres Arcana éditée par Zorn depuis 2001 et comptant à ce jour sept volumes. Sous-titrés Musicians on Music, ces ouvrages rapportent la parole de nombreux musiciens afin de sensibiliser le public sur certains aspects de leur pratique15.

* * *

Dans Le livre de la Genèse16, Noé apparaît aux yeux de Dieu comme le premier des Tzadik et se voit confier la construction d’une arche dans laquelle se réfugient sa famille ainsi que de nombreuses espèces animales afin d’échapper au Déluge. Sur les pas de Noé, Zorn a bâti Tzadik ainsi que le club The Stone17 pour que puisse s’exprimer en toute liberté et en dehors de toute logique commerciale, une communauté de musiciens qu’il considère comme sa famille.

You have kids, you have to devote half of your life to your children to be a correct parent. I can’t do that. I am devoted to my work. So my children are the compositions, the records, the performances. And my family? That’s the musical community. And that’s why it’s not an unusual thing for me to create the Stone or create Tzadik. That’s what a father would do to put clothes on the back of their children or make sure they get to a good school or protect them if they’re being bullied18.

Dans nos sociétés occidentales de plus en plus obnubilées par la rentabilité et le profit, il me semble important de rappeler qu’il existe encore quelques producteurs passionnés investissant de leur temps et de leur argent pour défendre la création artistique dans sa forme la plus pure, sans aucune contrepartie. Comme le résume Zorn: «You should know that Tzadik is not in the business of making money—we are in the business of making music—and usually that means losing money19!» En dévoilant les arcanes de cette maison de disques, ce que ce numéro tente de montrer, c’est aussi que derrière Tzadik, se cache bel et bien un Tzadik.

Bonne lecture!

Paris, le 14 octobre 2015

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