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Collection > Volume 10 Numéro 1 (1999) >

Note éditoriale

Sophie Galaise

Dans ces époques de perturbation démographique, dont l’effet met une éternité à se dissiper, l’être rencontre donc ce nouveau défi: comprendre sa génération, prendre conscience de sa «condition statistique», comme dit Valéry, et ainsi, peut-être s’en délivrer.

(Ricard, 1992, p.14)

Durant la dernière décennie de ce siècle, environ une trentaine de compositeurs québécois, nés entre 1955 et 1965, ont débuté leur carrière. On constate que la musique de ces créateurs occupe notre univers musical et le fera probablement dans le futur. Or, jusqu’à ce jour, peu d’écrits ont été consacrés à cette génération «fin de siècle». Après la génération des baby-boomers présentée dans le volume VIII, n°1, qui s’intitulait «Autoportraits. Montréal, l’après 1967 1», ce numéro de Circuit tente de pallier une lacune en donnant la parole à certains des membres de cette nouvelle génération.

Je suis très heureuse que Jean-Jacques Nattiez, alors rédacteur en chef, de même que le comité de rédaction, aient accepté ce projet qui m’était cher et m’en aient confié la direction. Cela m’aura permis, ainsi qu’à tous les collaborateurs, de présenter un portrait bref, et évidemment partiel, d’une génération qui participe activement à l’élaboration de l’histoire musicale québécoise en cette fin de siècle et ce, à l’égal des générations précédentes de créateurs.

Consciente d’appartenir à un groupe spécifique, comme le démontre certains textes 2 de ce numéro, cette génération que je qualifie de «fin de siècle 3», est appelée à marquer le passage d’un siècle à l’autre, peut-être même d’une ère esthétique à une autre. À l’instar de la génération précédente, dont la formation «a débuté à une époque d’effervescence intellectuelle et d’abondance économique sans précédent dans l’histoire du Québec» (Lesage, 1997, p.5), les créateurs de la génération fin de siècle ont étudié à un moment encore faste et ont partagé les mêmes quêtes et rêves utopiques que les baby-boomers, ces aînés qui détiennent aujourd’hui une partie des postes clés dans les secteurs de l’enseignement, de la production de concerts, etc. Suréduqués, les créateurs de la génération présentée dans ce numéro sont issus principalement des classes de sept compositeurs 4 et de cinq grands centres d’enseignement supérieur 5 où ils ont obtenu des diplômes de deuxième et de troisième cycles, en plus d’avoir effectué des stages de perfectionnement à l’étranger.

Entre le moment de ses études et celui de son entrée dans le monde professionnel, le compositeur de la génération fin de siècle connaît une période socio-économique difficile où s’installe la morosité qu’entraînent notamment les restrictions budgétaires. C’est dire que son intégration professionnelle est plus difficile et qu’il apprend à se «débrouiller». Le compositeur de cette génération participe pourtant activement à la vie musicale, tant par la direction de nouvelles sociétés de concerts que par la conception d’événements majeurs et, pour certains d’entre eux, par l’enseignement.

Sa musique est diversifiée, éclatée et ne relève pas d’une allégeance esthétique particulière, entre autres à la postmodernité ou à la modernité. L’éclatement des styles et des genres, vécut plus tôt par leurs aînés, fait partie de son quotidien, il l’a assimilé. La production de cette génération est importante et s’adresse à des formations inusitées ou au contraire très conventionnelles, comme l’orchestre symphonique. Elle fait appel à des instruments traditionnels (piano, violon, voix) ou à d’autres qui le sont moins (cornemuse, ondes Martenot, guitare électrique). Le credo plein d’humour, adopté par Marie Pelletier à la fondation, en 1995, du regroupement des Compositeurs Dépendants Polyvalents (CDP) décrit bien la situation artistique du compositeur de la génération fin de siècle:

Prolifique, il n’attend pas de commande pour composer, car il n’écrirait pas grand chose. Mais quand il y a commande, il prend tout ce qui passe, ce qui fait de lui un être relativement polyvalent. Ainsi, il ne dédaigne pas la mélodie, si besoin est, et la manipule avec […] bonheur. […] le CDP ne crache pas sur les différentes esthétiques musicales. […] En 18 mots, le CDP aime la musique avant toute chose et essaye de la faire aussi bien qu’il le peut.

(Pelletier, 1995, p.5)

En guise d’introduction à la musique des compositeurs de cette génération, ce numéro rassemble des propos et des textes inédits de 11 d’entre eux. Tous les auteurs de la présente livraison, qu’ils soient compositeur, interprète, musicologue ou animatrice radio, appartiennent à cette génération. Pour débuter, une entrevue imaginaire du compositeur Marc Hyland avec lui-même. La conversation, présentée en un langage simple, se déroule «à bâtons rompus». L’auteur laisse transparaître, au fil de la conversation, l’intelligence et la grande sensibilité qui le caractérisent. On trouve ici un portrait humoristique d’un créateur aux talents multiples, qui s’intéresse aussi à la poésie, à la peinture et aux langues. On découvre les sources de son langage musical distinctif qui se caractérise par l’utilisation de mobiles en musique, mais également par une prédilection pour la voix, pour le décloisonnement des genres et des formes…

À la suite de cette entrevue, Marc Couroux décrit les univers sonores de quatre créateurs «montréalais» par choix, soit Jean Lesage, Sean Ferguson, Michael Oesterle et James Harley 6. À travers ses quatre textes, Couroux présente en filigrane sa vision de l’histoire de la création musicale canadienne et contemporaine. C’est une relecture, à la fois originale, éclairée et très personnelle, qui est mise de l’avant. L’auteur, au début d’une carrière de pianiste qui s’annonce brillante, est un ardent défenseur de la jeune musique québécoise et est cofondateur, avec Michael Oesterle, d’un ensemble de musique contemporaine, l’Ensemble Kore. Pour les lecteurs assidus de Circuit, Marc Couroux est un auteur familier, puisqu’il a présenté en 1994 un texte sur la «faisabilité physique» de certaines partitions de Iannis Xenakis. Rappelons que nous avions consacré un numéro, dirigé par le compositeur Serge Provost et intitulé «Espace Xenakis» (vol. V, n°2), à ce compositeur français d’origine grecque.

Suivent trois textes signés par autant de compositeurs, soit Alain Perron, Tim Brady et André Villeneuve, à qui j’ai demandé de rendre compte de leur démarche créatrice et de leurs préoccupations esthétiques, tout en commentant certains aspects de leur langage musical. Le résultat, diversifié, est à l’image de cette génération de créateurs.

Enfin, pour clore ce numéro vient une autre entrevue, bien réelle, cette fois. Françoise Davoine, animatrice expérimentée et passionnée de la Chaîne culturelle de la radio FM de Radio-Canada a rencontré trois créatrices d’ici: Isabelle Panneton, Marie Pelletier et Ana Sokolović 7. Le rôle de la compositrice dans la société, l’acte créateur, les sources d’inspiration ainsi que l’environnement immédiat, soit la critique musicale et le monde de la musique contemporaine, sont autant de thèmes passés en revue. De ce texte ressort un portrait attachant de ces trois compositrices. Rappelons que Françoise Davoine fut l’une des toutes premières collaboratrices à la revue puisqu’elle a signé, en 1991, un texte intitulé «L’aventure du disque de musique québécoise: bilan d’une décennie et perspectives d’avenir» dans le numéro «Montréal Musiques actuelles» (vol. I, n°2).

L’illustration du numéro a été confiée à un compositeur de cette génération, Silvio Palmieri, dont la production musicale est abondante et qui s’intéresse également à d’autres médiums telles la photographie et la peinture. On trouve en couverture une oeuvre conjointe des compositeurs Marc Hyland et Silvio Palmieri.

D’autres horizons s’ouvrant à moi, je dois mettre fin à cette belle aventure. Je souhaite exprimer toute ma gratitude à ceux qui ont rendu ce numéro possible: les auteurs, le comité de rédaction, le rédacteur en chef, Jean Boivin. Merci également à ceux qui ont été mes compagnons de route: Jean-Jacques Nattiez, le rédacteur en chef qui a vu, avec moi, à la naissance de cette revue; le comité de rédaction d’alors qui nous a toujours soutenus; la Faculté de musique et la direction des Presses de l’Université de Montréal, qui ont cru en ce périodique et Danielle Pérêt, la graphiste qui a conçu le beau format que l’on connaît actuellement. Tous mes remerciements à la centaine de collaborateurs qui ont travaillé avec moi à faire de Circuit la revue qu’elle est devenue. Et à l’aube de ce xxie siècle, je ne formule qu’un souhait: «Longue vie à Circuit!»

Bibliographie.

Galaise, S. (1997), «Québec: Die» Fin de siècle «Generation», in A. Gillmor (rédacteur invité), «Positionen, Canadian New Music», Beiträge zur Neuen Musik, Berlin, vol.33 (novembre), p.12-17.

Lesage, J. (1997), «Avant dire. De l’utopie à la débrouille: parcours d’une génération», Circuit, revue nord-américaine de musique du xxe siècle, vol. VIII, n°1, 1997, p.5-7.

Pelletier, M. (1995), Alternance, vol. VII, n°2, automne.

Ricard, F. (1992), La génération lyrique. Essai sur la vie et l’oeuvre des premiers-nés du baby-boom, Montréal, Les éditions du Boréal.

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Conception et mise à jour: DIM.