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Collection > Volume 7 Numéro 2 (1996) >

Éditorial

Jean Boivin

Une «figure de proue». C’est par ces mots que Maryvonne Kendergi désignait Serge Garant en ouverture de la première des deux émissions radiophoniques que l’auteur de ces lignes a eu le plaisir de réaliser en 1992 à partir de diverses interviews accordées par Garant à la réputée communicatrice québécoise, collaboratrice de longue date et amie du compositeur 1. Cette image d’un Serge Garant à la fois guide et brise-glace, éclaireur et porte-étendard, fonceur solitaire et chef de troupe nous est revenue sans cesse à la mémoire alors que nous préparions ce numéro de Circuit dédié à celui qui fut indubitablement la figure la plus marquante du milieu musical contemporain québécois et qui disparaissait prématurément le 1er novembre 1986, il y a tout juste dix ans. Nous sommes très heureux que Jean-Jacques Nattiez et le comité de rédaction de Circuit aient accepté ce projet et nous en aient confié la direction, nous donnant ainsi, à nous-même et à tous les collaborateurs de cette livraison, l’opportunité d’exprimer notre respect et notre gratitude envers celui qui nous a aidé à découvrir, comprendre et aimer la musique de notre temps.

Serge Garant est physiquement absent de la scène musicale québécoise depuis déjà une décennie. Mais nombreux sont ceux qui sentent encore la force de sa présence au coeur de leurs activités. Qu’il s’agisse des musiciens qui ont joué à ses côtés dans les clubs de jazz de Sherbrooke et de Montréal, des interprètes placés sous sa direction en qualité de membres de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), ensemble dont Garant a été pendant vingt ans l’âme dirigeante et qui poursuit toujours ses activités sous la direction de Walter Boudreau, d’ailleurs un élève de Serge Garant et à plusieurs égards son disciple; qu’il s’agisse des élèves des classes d’analyse ou de composition de Garant à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, qui ont plongé avec lui au coeur d’un répertoire réputé hermétique pour mieux en saisir les beautés secrètes. Ou encore des fidèles auditeurs de la série d’émissions radiophoniques hebdomadaires Musique de notre siècle, animée par Garant de 1969 à 1985, et dont il n’y a, hélas, plus d’équivalent sur les ondes de la société d’État. Sans oublier enfin les collègues compositeurs, musiciens, professeurs, administrateurs, journalistes, producteurs, amateurs d’art et, bien sûr, les parents et amis. Serge Garant a été un «incontournable» - on nous pardonnera cette expression galvaudée - de la vie culturelle québécoise, de la Révolution tranquille à la crise de la modernité des années quatrevingt. Il n’était que justice que la revue Circuit, dont le titre renvoie justement à une série d’oeuvres majeures de Serge Garant (les Circuits I, II et III, respectivement datés de 1972, 1972 et 1973), que Circuit, donc, accorde une place de choix à Serge Garant, au côté des Boulez, Tremblay, Vivier, Xenakis.

Pour commencer, nous donnons la parole à Maryvonne Kendergi, Bruce Mather et Gilles Tremblay, fidèles amis et collaborateurs de Garant, dont les brefs textes d’hommage tracent avec une touche personnelle chaleureuse, certes, mais aussi fermement revendicatrice, les premières lignes de ce portrait que nous voudrions à la hauteur de la pensée et de la force créatrice de celui qui l’a inspiré.

Ce numéro se veut aussi un regard actuel sur les diverses dimensions de l’oeuvre de Serge Garant telle qu’elle nous apparaît en 1996.

Le compositeur d’abord, controversé ou admiré. Serge Provost, créateur lui-même, et d’une génération profondément marquée par l’action polyvalente de Garant, jette sur sa production un regard attentif et humain, débarrassé des étiquettes réductrices et qui met en évidence une qualité que tous ses proches reconnaissaient à Garant: la faculté de se remettre en question tout en respectant l’intégrité de ses motivations profondes.

Le chef d’orchestre ensuite, présenté ici par Robert Leroux qui a créé sous la direction de Garant maintes partitions nouvelles d’ici, sans compter tous ces «classiques» de la musique du xxe siècle dont la SMCQ et ses membres dévoués ont donné de mémorables créations montréalaises, voire canadiennes. Nous tenons à remercier spécialement Robert Leroux, depuis plusieurs années doyen de la Faculté de musique de l’Université de Montréal, pour cette esquisse intimiste, illuminée de l’intérieur, du créateur-musicien qui se donnait sans compter pour la défense de la musique des autres.

Le communicateur également, le défenseur infatigable de la modernité artistique, qui s’est exprimé clairement, tant par écrit qu’à la radio, à la télévision, en classe ou au cours de rencontres publiques, sur ses conceptions du métier de compositeur, sur la musique qu’il aimait et qui le nourrissait, sur la nécessité de confronter le public à la création de notre époque. Denis Gougeon, élève de Garant, nous rappelle les grandes lignes du credo de celui qui dénonçait parfois vigoureusement l’inertie et l’incohérence. Credo qui nous interpelle encore.

Sans oublier le professeur, à qui la direction de la Faculté de musique de l’Université de Montréal confiait en 1967 deux classes, la première d’analyse du répertoire contemporain et la seconde de composition. Nous avons accepté avec empressement de nous pencher sur la seconde. Garant n’a-t-il pas formé, directement ou indirectement, deux générations de compositeurs? Nous sommes d’avis qu’encore aujourd’hui, les idées de Garant en matière de création sont riches d’enseignement…

Un complément bibliographique ainsi qu’une chronologie des étapes importantes de la carrière de Garant - et principalement d’une période peu explorée jusqu’à ce jour, soit la jeunesse de Garant dans la ville de Sherbrooke - ont été confié à la musicologue Marie-Thérèse Lefebvre, à qui nous devons déjà un ouvrage indispensable pour quiconque s’intéresse au compositeur ou à la culture québécoise en général, Serge Garant et la révolution musicale au Québec. Tous les collaborateurs de ce numéro et moi-même tenons à remercier chaleureusement Marie-Thérèse Lefebvre pour ce document remarquable qui fait date dans la musicologie québécoise et où nous avons tous puisé matière et inspiration. On pourra à nouveau constater, à la lecture des nombreux extraits d’interviews ou d’écrits de Garant qui ponctuent ce numéro, la vivacité de l’intelligence et du jugement de ce créateur-penseur à la plume alerte et souvent acérée. Il est infiniment regrettable que l’ouvrage de Marie-Thérèse Lefebvre soit aujourd’hui pratiquement introuvable en librairie.

Une discographie mise à jour par Johanne Rivent et animée par des commentaires sensibles soulignera les acquis et les trous à combler dans la diffusion sur disque d’une oeuvre de création méconnue que trop peu de musiciens - en dehors des membres des principaux ensembles québécois voués à ce répertoire, des prestations occasionnelles d’autres ensembles universitaires et de quelques irréductibles indépendants - défendent aujourd’hui auprès du public.

Nous tenons à remercier tous les collaborateurs de ce numéro pour leur travail patient, dévoué et désintéressé. Nous devons une reconnaissance particulière à Sophie Galaise, secrétaire de rédaction de Circuit, pour son soutien indéfectible et son efficacité. La parution de ce numéro s’inscrit dans un ensemble d’événements coordonnés par l’Association pour l’avancement de la recherche en musique du Québec (ARMuQ) visant à remettre à l’honneur l’oeuvre et la pensée de Serge Garant à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort. Puisse le contenu de ces pages nourrir réflexions et discussions sur la création de notre temps. Ce serait une preuve que le message de celui que Denis Gougeon a décrit un jour comme «l’homme de la certitude dans l’incertitude» a été compris.

L’ensemble du numéro est illustré par des oeuvres de Marcel Barbeau. Curieux des découvertes de créateurs d’autres disciplines, Barbeau rencontre Garant en 1958. Il s’en suivra alors pour ce signataire du Refus global une longue fréquentation des concerts de musique contemporaine. Ces toiles témoignent de l’intérêt de l’artiste pour la musique de notre temps et particulièrement le rythme. Elles prennent ici valeur d’hommage personnel au regard averti que jetait sur la création de ses prédécesseurs et de ses contemporains le compositeur des Offrandes, lui-même collectionneur d’art contemporain.

Bibliographie.

LEFEBVRE, M: Th. (1986), Serge Garant et la révolution musicale au Québec, Montréal, Louise Courteau éditrice.

Page article@07_2_1 générée par litk 0.600 le lundi 10 décembre 2018.
Conception et mise à jour: DIM.