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Collection > Volume 7 Numéro 1 (1996) >

Éditorial

Jean-Jacques Nattiez

L’année 1994-1995, à Montréal et au Québec, a été marquée par un débat public inhabituel: alors que la musique contemporaine reste confinée le plus souvent à un petit cercle, une discussion vive sur ses enjeux et son devenir s’est répandue dans nos quotidiens et sur les ondes de la radio d’État. II faut remonter à 1954 pour qu’une discussion semblable, déclenchée par Jean Vallerand, déborde sur la place publique 1. À ce titre, le débat de 1994-1995 fait déjà figure de grand événement culturel.

Au départ, une lettre privée de Lorraine Vaillancourt, directrice artistique et fondatrice du Nouvel Ensemble Moderne, à Lise Bissonnette, directrice du Devoir 2, lettre qui est publiée ici pour la première fois: «Comment expliquer qu’à l’aube du xxie siècle, nous soyons musicalement si ignorants du xxe? Je ne veux pas vous attarder sur l’explication du phénomène de rupture.» Le grand mot était lâché. Le 3 octobre 1994, Lise Bissonnette renvoie la balle dans le camp des compositeurs: «II est vrai que le Québec et le Canada sont désespérants de médiocrité, que nos écoles préparent surtout le public du rire et du rot devant toutes les sortes d’écrans. Mais je résiste au postulat sur lequel se rabattent les créateurs de pointe. La rupture commence à me rompre. La question tient au sens, au système d’un art qui voudrait tant nous toucher tout en se construisant désormais hors de nous. Y a-t-il une réponse dans la salle?» On saura plus tard que l’éditorialiste voulut délibérément jeter un pavé dans la mare. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a réussi son coup.

Entre octobre 1994 et décembre 1995, ce n’est pas moins de quinze articles qui seront publiés dans Le Devoir, La Presse 3, Voir 4, En marge de la musique 5, Alternance 6 et la revue Liberté 7. Le Conseil québécois de la musique (CQM), lui, prend l’initiative d’une table ronde qui est radiodiffusée en direct dans le cadre d’une émission spéciale de Musique actuelle, un dimanche après-midi, le 7 mai 1995. Une semaine plus tard, dans le cadre des Journées du xxe siècle 8 organisées par l’Orchestre symphonique de Montréal, le compositeur John Rea prononce une importante conférence sur le postmodernisme où, entre autres choses, il réagit aux propos de Lise Bissonnette. Sans doute peu de personnes, en définitive, ont lu l’intégralité des textes suscités par son éditorial. C’est pourquoi il nous a paru important de les regrouper, afin, comme me l’écrivait la directrice du Devoir, de leur donner «un écho durable qu’un journal quotidien vit dans l’éphémère.»

Des compositeurs interviennent (Pierre Béland, Isabelle Panneton, Marie Pelletier, Michel Gonneville, le groupe des Mélodistes indépendants), mais aussi des critiques-musicologues (Dominique Olivier, Nicolas Masino), des critiques-compositeurs (Michel Ratté, François Tousignant), des philosophes (Pierre Desjardins, François Dugré, Michel Seymour, Martin Thibodeau), des interprètes (Yves Charuest, Claude Lagacé), une mimographe (Aline Gélinas), un critique littéraire (Gilles Marcotte), sans parler du public impliqué dans le débat de Radio-Canada.

Toutes les positions sont sur la table, celles des défenseurs de la musique contemporaine comme celles de ses détracteurs (cf. «Échec de la musique contemporaine», titre de Pierre Desjardins). Toutes les nuances: il n’y a pas qu’un seul type de musique contemporaine, la musique de l’ «après-rupture» n’est plus celle de la période aride de l’école de Darmstadt, le créateur est pris entre le choix de tel langage ressenti comme nécessaire et les difficultés de la communication. C’est une multitude de points de vue qui sous-tendent le débat: des observations sur le langage musical, des conceptions divergentes de l’histoire de la musique, la présence ou l’absence de critères esthétiques, la diversité des jugements de beau, le rôle accordé à la postérité, des considérations sociologiques, neuro-psychologiques, économiques, éthiques, linguistiques. Des questions capitales auront été posées: la distinction entre le plaisir, la valeur, l’intelligibilité et l’accessibilité; le rôle de l’inné et de l’acquis; le droit à la liberté totale de jugement; le droit aux subventions; le respect (ou l’irrespect) du public; la responsabilité du compositeur et son droit à la liberté de création; le rôle des diffuseurs, sans parler des choix de société…

Devant l’ampleur et l’importance des questions posées, il nous a paru légitime de prolonger la réflexion. D’abord en redonnant la parole in fine à Lise Bissonnette. Ensuite, en demandant à Dujka Smoje, une historienne de (a musique davantage versée dans les époques ancienne et classique, de resituer (de relativiser?) le débat actuel par rapport à des phénomènes similaires vécus dans le passé. Ce qui est symptomatique de l’événement, c’est au premier chef qu’il ait lieu, et aujourd’hui. De toute évidence, il y a une crise de la création artistique contemporaine, pas seulement en musique, pas seulement au Québec: en mars 1995, paraissait à Paris le Requiem pour une avant-garde de Benoît Duteurtre (éditions Robert Laffont), proclamant l’enterrement de la modernité atonale et boulézienne et encourageant le retour à la tonalité…

Pour tous ceux - dont je suis - qui considèrent qu’il n’est pas nécessaire de ressusciter les styles musicaux du passé parce que les compositeurs classiques et romantiques les ont utilisés mieux que nous, il est plus que jamais nécessaire de penser la crise aujourd’hui. Nous espérons que la présente livraison permettra au moins de clarifier les axes du débat, de mettre les thèses et les thèmes en présence.

Les textes parus dans la presse sont réédités ici dans leur intégralité et selon leur ordre chronologique de publication. On s’est permis parfois d’en améliorer le style. Nous avons donné la possibilité à chaque auteur d’ajouter à son texte des notes ou un post-scriptum: Isabelle Panneton, les Mélodistes indépendants, Michel Ratté et François Tousignant s’en sont prévalus. Michel Gonneville et Michel Ratté ont souhaité que leur texte soit réédité dans la version originale qu’ils avaient soumise au Devoir et à Voir: un système de crochets et d’accolades permet au lecteur de faire la différence entre la première version et la version éditée par la rédaction du journal. La rédaction de Circuit n’endosse pas nécessairement le contenu ou le ton de tous les articles.

Comme chaque année, le numéro est complété par l’évaluation annuelle de la saison montréalaise selon Dominique Olivier. Son examen des programmes offerts ne nous éloigne pas du thème de ce numéro, puisque, pour elle, l’année 1994-1995 marque l’avènement d’une nouvelle catégorie esthétique: l’accessibilité.

Le goût et l’intérêt de Lise Bissonnette pour l’art plastique contemporain sont bien connus. Il était normal de demander à la «responsable» de tout ce débat de choisir l’artiste qui illustre ce numéro: Robert Wolfe.

Nous adressons nos plus vifs remerciements à tous ceux et celles qui ont rendu la réalisation de ce numéro possible: les auteurs des articles, qui, sans exception, nous ont autorisés à les reproduire; Andrée Girard, directrice du Conseil québecois de la musique, et Claire Métras, pour leurs rôles respectifs dans la publication de la table ronde diffusée par Radio-Canada.

Page article@07_1_1 générée par litk 0.600 le mardi 23 juillet 2019.
Conception et mise à jour: DIM.