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Collection > Volume 26 Numéro 2 (2016) > Actualités >

Nouveautés en bref

Cléo Palacio-Quintin

(fig. 1)

Quasar quatuor de saxophones — Du souffle — Collection qb / CQB 1617 / 2016

(fig. 2)

Quasar quatuor de saxophones — De souffles et de machines — Collection qb / CQB 1618 / 2016

Depuis ses débuts en à 1994, le quatuor de saxophones montréalais Quasar 1 se consacre à la création et la promotion des musiques nouvelles. Il est toujours formé des instrumentistes fondateurs: Marie-Chantal Leclair (soprano et directrice artistique), Mathieu Leclair (alto), André Leroux (ténor) et Jean-Marc Bouchard (baryton). Le quatuor compte à son actif près d’une centaine de créations, incluant de nombreuses musiques instrumentales et mixtes, des théâtres musicaux et des improvisations. Malgré son impressionnant catalogue de répertoire original, Quasar avait assez peu endisqué jusqu’ici (deux titres seulement, en 2000 et 2009), mais cette année, il double la mise avec deux nouvelles parutions lancées en quelques mois. Le premier titre se consacre à des œuvres instrumentales et le second à des créations pour quatuor de saxophones et dispositifs électroacoustiques.

Philippe Leroux, compositeur français maintenant établi à Montréal, signe l’œuvre qui donne le ton et le titre de l’album: Du souffle (2003). Son écriture soignée élabore, pendant près de 20 minutes, une panoplie de gestes sonores qui se métamorphosent en textures. Les interprètes font preuve d’une grande virtuosité dans ces contrepoints complexes avec leur précision rythmique irréprochable. La pièce Levées, composée à l’intention de Quasar par Gilles Tremblay en 2009, comporte trois mouvements colorés enchaînés. On reconnaît toute la vivacité du compositeur dans ce bouillonnement floral, suivi d’un chant expressif lent en guise d’interlude qui se transforme finalement en éclats comme des «cristaux aux facettes multiples 2». Autre commande du quatuor, Fil Rouge (2012-2013) de Jimmie LeBlanc présente une succession de huit tableaux inspirés de différentes «couleurs-sensations» rouges: [carré-rouge] 3, [panique], [sang], [noir], [braise], [oubli], [innocence], [liminal]. Reprenant le concept du «fil rouge» au théâtre — qui désigne un élément invisible qui sous-tend l’œuvre —, LeBlanc élabore des mises en scène d’actions musicales, comme autant de «fragments de monde vus à travers rouge 4…». Le fil est parfaitement tangible et chacun des courts mouvements offre un matériau musical dense et ciselé avec une minutie d’orfèvre.

On s’étonne de prime abord de trouver Pulau Dewata (1977) de Claude Vivier à nouveau sur ce disque — dans l’arrangement pour quatuor de saxophones réalisé par Walter Boudreau en 1983 —, puisque Quasar l’avait déjà enregistré sur son précédent album 5, mais l’écoute est concluante. Cette fois, Quasar était bel et bien mûr pour donner toute sa magnificence à cette «Île des Dieux 6» en hommage au peuple balinais, que Vivier qualifiait de «musique d’enfant, pleine de joie». L’interprétation est plus mature, vivante et limpide que la précédente 7. Les quatre musiciens ne font qu’un dans ces mélodies «intervallisées» en homorythmie, avec leur phrasé fluide et enthousiaste, dans une symbiose sonore impressionnante. Même effet dans le dernier titre du disque, Facing Death (1990, arr. 1993, rév. 2014) de Louis Andriessen, pièce-hommage à Charlie Parker qui s’articule autour d’un solo du virtuose du be-bop et de son fameux thème Ornithology. Les passages extraits de Parker en homorythmie sont saisissants. Les quatre interprètes fusionnent dans un phrasé qui swingue allègrement. Sans équivoque, les quatre complices ne manquent pas «de souffle» dans tout ce répertoire costaud, mais ils excellent aussi à l’augmenter avec l’ajout de composantes électroacoustiques dans leur second disque.

En 2003, Quasar amorçait sa série «Électro» pour travailler en collaboration avec des compositeurs de musique mixte dans des conditions optimales, soit en faisant des ateliers préparatoires et en consacrant un concert complet à quatre créations du genre. Après six éditions et 24 créations dans le cadre de cette série, Quasar immortalise sur disque quatre créations pour saxophones et dispositifs électroacoustiques.

Les pâleurs de la lune (2014) de Pierre Alexandre Tremblay, qui a d’ailleurs remporté le Prix Jules-Léger de la nouvelle musique de chambre, est une œuvre toute en délicatesse, qui marie à merveille des sons électroniques et «glitch» aux souffles et bruits de becs raffinés des saxophones. Le lent développement nous emporte en apesanteur et nous révèle différentes faces de cette lune dont les pâleurs sont parfois étonnamment lumineuses et énergiques.

Tout en contraste avec la précédente, Exposure 4.1 (2010) de Pedro Rebello exhibe une rapide succession de textures animées créées par de multiples modes de jeu qui se succèdent et se combinent. Toujours énergiques, captivants et imprévisibles, ces agrégats nous tiennent en haleine pendant toute l’exposition.

Compositeur ayant collaboré à plusieurs reprises avec le quatuor, André Hamel maîtrise à merveille l’usage des sons multiphoniques qui créent des masses vaporeuses ou parfois corrosives dans ses Brumes matinales et textures urbaines (2007). La partie électronique procède à l’accumulation des matériaux joués par les saxophones pour créer des textures qui se densifient presque jusqu’à saturation et laissent ensuite émerger les saxophones dans des sonorités contrastantes. L’œuvre Outer Planes — Predator Drone MQ-1 (2013) de Wolf Edwards se développe plutôt à l’aide de plans sonores chatoyants qui évoluent très lentement pour laisser sporadiquement échapper quelques éclats. Tout est amené progressivement sans aucune brusquerie. Comme le compositeur le spécifie dans sa note de programme, «cette proposition musicale se compose d’éléments limités dans un cadre donné». Cette apparente uniformité (car malgré les éléments circonscrits, ceux-ci se déploient en multiples transmutations) aide à créer un discours directionnel limpide: un seul long plan sonore dans lequel le quatuor maintient une tension constante remarquable.

Mes oreilles attentives ont relevé de petits défauts techniques qui se sont glissés dans une des pistes du disque Du souffle: quelques bruits de studio oubliés au montage 8. À mon avis, les temps de silence entre les pièces sont parfois trop courts (par exemple, j’aurais aimé reprendre mon souffle après le Leroux avant de tomber dans le bouillonnement du Tremblay). Mais ce ne sont là que de minimes bémols face à la qualité musicale de ces deux albums.

Les musiciens du quatuor ont un jeu d’ensemble époustouflant! Sonorités, rythmes et phrasés sont toujours irréprochables: sentis, énergiques et peaufinés. Le quatuor Quasar démontre éloquemment sa grande maturité dans ces deux nouveaux opus. Souhaitons qu’ils poursuivent la cadence d’enregistrement pour offrir au public une plus grande étendue de leur répertoire sur disque.

(fig. 3)

Benjamin Bondonneau (clarinettes, pierres, sifflets, appeaux, guitare, percussions, prises de son, montage et peintures) — Phonolithes autour de Roger Caillois 2014-2015 — Le Châtaignier Bleu / CASTA 05 / 2015

Ce projet artistique, inspiré de L’écriture des pierres de Roger Caillois (Skira, 1970), est beaucoup plus qu’un simple disque, puisque cette publication englobe également arts visuels et lettres. Benjamin Bondonneau — à la fois plasticien et musicien-improvisateur — a fait appel à huit artistes (compositeurs, poètes, musiciens) en leur demandant de créer une partition ouverte en lien avec le texte de Caillois. Maurice Benhamou, Jean-Yves Bosseur, Michel Doneda, Jean-Luc Guionnet, Jonas Kocher, Ly Than Tien, Christian Rosset et Matthieu Saladin ont répondu par des propositions variées sous forme d’images, de poèmes, de partitions graphiques ou de notation verbale 9. Comme le spécifie Bondonneau: «Ce sont ces pistes, chemins et sentiers de travail qui ont provoquées [sic] la naissance minérale de suites sonores et picturales 10

Présenté dans une belle pochette de format DVD, le disque comprend une suite de 13 pistes audio, chacune accompagnée d’une carte imprimée en couleur sur laquelle se trouve, d’un côté, la «partition» proposée par un des artistes et, de l’autre, une reproduction d’une œuvre picturale de Bondonneau (les originales étant composées de cartons, papiers, encres, graphite, scotchs, travertin, tranches d’agates et fossiles). Tout comme il le fait avec ces matières variées, Bondonneau explore de multiples matériaux sonores avec beaucoup de liberté et de créativité en amalgamant des prises de son de pierres, de percussions et de divers objets à ses riches sonorités de clarinettes. La majorité des pièces font l’objet de jeu de studio, avec plusieurs prises superposées qui créent des paysages sonores originaux et uniques.

Pour donner une idée plus tangible du contenu de l’album, voici quelques exemples. La contribution de Ly Than Tien, Stones’ Museum est de la poésie, présentée en anglais et français combinés sur la carte. Bondonneau l’a interprétée en cinq interludes d’environ une minute chacun, qui sont répartis sur le disque parmi de plus longues pièces. Ces miniatures sont créées à l’aide d’enregistrements de percussions, de pierres et de sons ambiants bruités. Éboulis, du compositeur Jean-Yves Bosseur, est une partition graphique où des notations de hauteur (sans clefs et souvent hors de la portée) sont indiquées tout autour de cinq cercles dessinés qui se rencontrent et s’imbriquent. L’instrumentiste interprète ces cercles sur différentes clarinettes, créant des motifs mélodiques en boucles variées qui se superposent dans différents registres et timbres. La poésie de Maurice Benhamou, S’aposter à l’obscur, est aussi jouée à la clarinette, tout en douceur, avec différents timbres et multiphoniques lentement enchaînés, comme des «poussières cosmiques / en pluies horizontales». La musique inspirée par Le souffle des pierres de Jonas Kocher est aussi assez posée, puisque les instructions de jeu imposent à l’instrumentiste de jouer entouré de pierres ou de rochers et de «laisser parler les pierres» en étant à l’écoute de leur immobilité et de leur densité. La magnifique partition graphique sans titre de Christian Rosset — combinaison de dessin au crayon et notation musicale en fragments — donne lieu à la plus longue piste du disque (7 min 10 s), combinant des sons de percussions et clarinettes. Des voix récitant des extraits de textes sont aussi entendues dans certaines autres pistes et le disque se termine sur l’enregistrement de la destruction d’un micro qui se fait jeter des pierres, proposition de Matthieu Saladin.

L’ensemble de l’album est un objet artistique riche et complet, très agréable à regarder, lire et écouter à répétition. Les œuvres picturales de Bondonneau et toute cette démarche artistique siéent à merveille aux extraits des écrits de Caillois que l’on découvre ici:

Écritures des pierres: structure du monde. La vision que l’œil enregistre est toujours pauvre et incertaine. L’imagination l’enrichit et la complète, avec les trésors du souvenir, du savoir, avec tout ce que laissent à sa discrétion l’expérience, la culture et l’histoire, sans compter ce que, d’elle-même, au besoin, elle invente ou elle rêve. Aussi n’est-elle jamais à court pour rendre foisonnante et despotique jusqu’à une presque absence.

Page article@26_2_08.5 générée par litk 0.600 le jeudi 29 juin 2017.
Conception et mise à jour: DIM.