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Collection > Volume 26 Numéro 1 (2016) > Actualités >

Nouveautés en bref

Cléo Palacio-Quintin

(fig. 1)

Jean Derome — Musiques de chambres 1992-2012 — Ambiances magnétiques / AM 219 CD / 2014

Très réputé pour ses grands talents d’improvisateur, nous oublions parfois à quel point Jean Derome1, multi-instrumentiste souffleur et manipulateur d’objets sonores, est aussi et surtout un compositeur prolifique. Ayant reçu en 2013 la prestigieuse Bourse de carrière décernée par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), l’incommensurable musicien en a profité pour revisiter son œuvre afin d’offrir au public une rétrospective de ses 45 années de métier. Une multitude de concerts présentent les musiques éclectiques du créateur pendant la saison artistique 2015-2016 dans le cadre de l’Année Jean Derome, événement lancé lors de l’ouverture du 31e Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) 2 en mai 2015 avec la création de Résistances (œuvre pour 20 musiciens conçue autour du thème de l’électricité). Ce disque de Musiques de chambres, enregistré en 2014, est une belle réalisation de cette rétrospective, puisqu’il présente chronologiquement dix ans de créations à travers sept œuvres commandées dans différents contextes (d’où le «chambres» au pluriel). Les commanditaires et lieux de création en disent déjà beaucoup sur la richesse hétéroclite de l’œuvre de Derome.

Pour célébrer l’ouverture du Musée d’art contemporain de Montréal en 1992, le Nouvel Ensemble Moderne (NEM) et la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) créaient Cinq études pour Figures (1992). Ces cinq «Jeux»— «d’épreuves», «d’orgues», «d’enfant», «de miroirs», «d’un piston»— pour saxophone soprano, trompette, piano, contrebasse, batterie et marimba illustrent à merveille l’univers musical inventif et ludique du compositeur. Les cheminées (1997), œuvre en quatre mouvements composée pour l’Ensemble Alizé (huit flûtes) avait quant à elle été créée aux Foufounes électriques dans une production de Codes d’accès en 1997, accompagnée alors d’une bande vidéo de Boris Firquet. En 2000, Innovations en concert commande une pièce solo pour le clarinettiste torontois Bob Stevenson. Les musiciens souhaitant jouer ensemble lors du concert de création, la pièce devient finalement un duo avec Derome au saxophone et à la flûte basse. Ici interprétée avec Lori Freedman aux clarinettes, la pièce Les jumeaux (2000) consiste — à peu de choses près — en une seule grande ligne mélodique jouée à l’unisson par les deux instrumentistes. Le fondu des timbres et la précision rythmique implacable des interprètes créent des textures colorées réjouissantes en parfaite symbiose et la mélodie fringante du 2e mouvement est enrichie de quelques envolées solistes. Saint Irascible et le papillon (2003) est, comme le sous-titre l’indique, un Portrait de Norman Bethune en 5 tableaux (et un rappel) composé à la requête de Bradyworks pour André Leroux au saxophone ténor et Philip Hornsey aux percussions. Malgré certains mouvements aux titres sombres («Irascible», «Mort en sursis», «Saint Martyr»), la musique de Derome demeure toujours pleine de vivacité dans ce savant mélange de saxophone — parfois un peu jazzé — et de percussions ensoleillées. Lori Freedman réapparaît, toujours aussi convaincante, dans un solo pour clarinette basse qu’elle a commandé en 2005: Oiseau-lyre (flanqué d’une colonnade). Le disque se termine avec le quatuor de saxophone Quasar, dans une œuvre de 2012 créée aux Rencontres de musiques spontanées de Rimouski. Le titre (Rouge), et surtout le sous-titre du 3e mouvement «Carré (rouge)», nous laissent deviner que Derome a été inspiré des événements du «printemps érable» qui ont secoué le Québec cette année-là.

Avec ce disque, Jean Derome nous permet de découvrir ou redécouvrir ses Musiques de chambres, toujours actuelles et ancrées dans une pratique artistique vivante et tentaculaire. Les œuvres, aux titres évocateurs et aux formes en plusieurs courts mouvements (toutes les pièces comportent de trois à six mouvements de durées de une à quatre minutes, à l’exception des Jumeaux qui compte deux mouvements d’environ huit minutes chacun), incarnent toujours un esprit vif et souriant, tout comme leur compositeur. Les interprétations éloquentes des solistes et ensembles ainsi que la prise de son irréprochable permettent à ces musiques de communiquer sans équivoque leur précieuse «joie de vivre», trait marquant du compositeur et de son œuvre. Il ne nous reste qu’à souhaiter que Jean Derome continue de créer pendant encore 45 ans!

(fig. 2)

Georges Forget — Le dernier présent — Empreintes DIGITALes / IMED 15133 / 2015

Établi à Montréal depuis 2001, le compositeur d’origine française signe ici sa première monographie en regroupant des œuvres électroacoustiques composées entre 2007 et 2010, dont une a été revisitée en 2014 à l’occasion de cette parution sur disque.

La musique de Georges Forget3 est intensément poétique et nous emmène naviguer sur les eaux troubles de l’âme humaine. Toujours en suspension, nous sentons le souffle et le cœur qui bat dans cette musique qui respire amplement, mais qui malgré cela, nous coupe le souffle par son intensité. Bien qu’elle soit empreinte de mélancolie et de fatalisme, voire parfois inspirée de thématiques sinistres (nuit, guerres, solitude), ce qui fascine le plus dans cette musique, c’est que l’auditeur se trouve toujours immergé dans des sonorités grandioses et lumineuses, plongé dans un état d’apesanteur à la fois déstabilisant et apaisant.

À travers six titres, Forget nous transporte de la noirceur resplendissante de la ville qui s’endort (Urban Adagio, 2010) au chant d’une enfant sur la plage et jusqu’en haute mer (L’appel, 2008), en passant par Une île (2009) aussi mystérieuse qu’une femme… Nous ne sommes pas étonnés que la majorité des notes du livret soient des textes poétiques ayant manifestement inspiré les compositions, comme cet extrait de Problèmes prosés de Wahed Gotref qui correspond si bien à l’esprit de l’œuvre Métal en bouche (2008):

Sans nous dérober à la vie, nous sommes-nous néanmoins jamais laissés entièrement aller à son onde, lâchés et souples, impassibles à demain? Pour nous qui n’avons jamais su rêver qu’au passé, demain fut toujours une menace. Et pendant ce temps, nous n’aurons fait que dérober aux choses un peu de leur éclat4.

Dans Orages d’acier (2007), la forme est complexifiée par des juxtapositions de moments d’intensité violente et de moments que le compositeur qualifie de «longs espaces de vide», quoiqu’ils sont profondément habités et vivants. Sublimant ainsi, en musique, la violence et l’angoisse de la guerre, l’œuvre se termine sur un chant militaire parfaitement intégré. Charles Baudelaire embarque aussi dans cette odyssée musicale en étant cité dans le livret. L’œuvre révisée du programme, Seul et septembre (2008, rév. 2014), est accompagnée d’une citation de L’invitation au voyage de Charles Baudelaire, dont certains mots, à eux seuls, résument à merveille l’impression générale que nous laisse l’écoute de ce disque: «Là, tout n’est qu’ordre et beauté, | Luxe, calme et volupté5

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