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Collection > Volume 24 Numéro 3 (2014) > Actualités >

Nouveautés en bref

Cléo Palacio-Quintin

(fig. 1)

Xenia Pestova — Shadow Piano: Music for Piano / Toy Piano & Electronics — Innova Records / Innova 874 / 2013

La pianiste d’origine russe Xenia Pestova1 s’est perfectionnée au piano en Nouvelle-Zélande, en Angleterre, aux Pays-Bas et en France, pour finalement obtenir un doctorat de l’Université McGill, à Montréal (2008). Elle dirige maintenant le département d’interprétation à l’Université de Bangor au Pays de Galles. Interprète dédiée aux compositeurs vivants, elle a commandé de multiples œuvres et réalisé de nombreuses créations, et s’intéresse particulièrement aux projets interdisciplinaires qui intègrent les nouvelles technologies.

Après une sortie remarquée d’un enregistrement de Mantra de Stockhausen avec Pascal Meyer (Naxos, 2010), le duo de pianistes enregistre l’œuvre complète pour deux claviers de John Cage en trois volumes (Naxos, 2013-2014). Heureusement pour nous, Xenia Pestova produit en parallèle son premier opus en solo, qui regroupe six œuvres pour piano (ou piano jouet) et électronique, composées à son intention, à l’exception de la plus ancienne qui date de 2007.

Ce disque très personnel, et qui porte très bien son titre, s’écoute d’un seul trait, dans un superbe enchaînement d’œuvres qui nous dévoilent de multiples «ombres» du piano. L’interprète se meut avec fluidité dans les diverses propositions électroacoustiques avec son sens du rythme musicalement impeccable. L’intégration des deux médiums est remarquable dans toutes les pièces.

En explorant les modes à transposition limitée de Messiaen, les effets de miroitement créés par le compositeur canadien Scott Wilson (On the Possibility of Reflection, 2011) s’enchâssent dans des échos numériques riches et colorés. Andrew Lewis s’est quant à lui inspiré d’un fragment de Gruppen de Stockhausen pour créer des variations générant différentes «ombres» du matériel original, combinées avec la lumière du piano (Schattenklavier, 2009-2010). Lou Bunk donne ses lettres de noblesse au piano jouet avec un motif minimaliste qui nous emporte progressivement dans un univers inattendu (Being and Becoming, 2010). Le petit piano jouet Schoenhut 379m ne souffre absolument pas de l’alternance avec le grand Steinway, tant ses sonorités de métallophone sont bien utilisées et mises en valeur autant dans cette pièce que dans An Wem: Notes from Underground (2007) de Derek Hurst. La combinaison avec les sons électroacoustiques coule de façon tout à fait naturelle. L’approche plus spectrale de John Young (X, 2010), comme son titre «X» l’indique, exprime à merveille l’intersection entre les sons du piano et les sons transformés par le médium électroacoustique: une œuvre lumineuse aux textures subtiles et reflets harmoniques qui maintiennent gracieusement le fil conducteur de l’«ombre» présente dans tout le disque. L’enregistrement se termine avec la magnifique Fuga Interna (begin) (2012) de Katharine Norman, qui évoque avec beaucoup d’émotions les premières leçons de piano, la mémoire et la vieillesse. La voix de la compositrice énonce des brides de textes avec des effets d’échos bien dosés qui donnent des impressions de souvenirs, bercés par le jeu du piano. Cela nous emporte comme dans un rêve… plongés dans la mémoire ou le subconscient de la pianiste: un émouvant témoignage à sa mère ayant guidé ses doigts sur le piano.

Les interprétations, tout en finesse, démontrent la fantastique maîtrise que possède Xenia Pestova de son instrument, et son indéniable affinité avec les œuvres mixtes. Son grand talent est bien soutenu par ces compositeurs inspirés qui collent à son jeu. Il s’agit sans conteste d’un disque à cataloguer comme nouvelle référence de répertoire pour piano et électronique, et à garder près du lecteur pour le bonheur de le réentendre!

(fig. 2)

Adrian Verdejo — Modern Hearts: New Music for Electric Guitar — Redshift / TK429 / 2014

La guitare électrique est un instrument encore trop peu fréquemment entendu dans des contextes de musique de chambre contemporaine. Heureusement, le guitariste canadien Adrian Verdejo2 (originaire de Regina et maintenant établi à Vancouver) y consacre son premier disque solo, en immortalisant six œuvres pour différentes combinaisons de guitares électriques: allant du solo à l’ensemble de dix guitares, en passant par un duo, un trio, et même un septet pour six guitares et une basse. Ce répertoire offre un très intéressant survol de compositeurs canadiens de plusieurs générations, soit: Septet (1981) de James Tenney, Modern Hearts (2008) pour guitare solo de Nicole Lizée, Nebula (2000) pour dix guitares de Jordan Nobles, gwan (2008) pour deux guitares de Scott Edward Godin et The Black Domino (1988) pour trois guitares de Rodney Sharman. En plus de ces cinq compositeurs canadiens, Verdejo interprète la fameuse pièce solo Vampyr! (1984) de Tristan Murail.

Les atmosphères et sonorités varient grandement d’une pièce à l’autre, en démarrant avec les instruments scordatura de Tenney qui superposent des timbres microtonaux et harmoniques. Lizée nous sert une œuvre aux influences indie-rock qui donne le vertige et les dix guitares de Nobles nous emportent dans un flottement de résonances éthérées. L’énergique Vampyr! laisse ensuite place au captivant contrepoint à deux guitares de Godin. Le disque se termine avec le court trio de palpitantes rythmiques imbriquées de Sharman. En résumé, l’écoute de ce disque nous offre une variété de textures et discours musicaux qui mettent bien en valeur l’énergie soutenue et la précision technique du guitariste.

Avec ce disque, Verdejo, que l’on sait autant virtuose sur les cordes de nylon de la guitare classique que sur les cordes métalliques amplifiées, démontre bien son parti pris pour la création. Pas étonnant que plusieurs ensembles de musique contemporaine de la région de Vancouver fassent appel à lui comme soliste et chambriste au sein de différentes formations: un interprète à découvrir et à suivre…

(fig. 3)

Pierre Alexandre Tremblay — La marée — Empreintes DIGITALes / IMED 13123-13124 / 2013

Quatrième opus solo du compositeur québécois maintenant établi au Royaume-Uni, ce substantiel double CD regroupe cinq œuvres mixtes, composées par Pierre Alexandre Tremblay3 entre 2007 et 2013, dans lesquelles les solistes sont en constant dialogue avec les sons électroacoustiques. Incluant des traitements en direct et des sons fixés, les systèmes interactifs du compositeur donnent toujours corps à un discours vivant et naturel. Les excellents interprètes se fondent tous avec fluidité dans ses univers sonores audacieux et diversifiés pendant plus de 80 minutes de musique.

L’album débute par l’interprétation de la Canadienne Heather Roche, qui, avec sa clarinette basse, nous emporte dans quatre méditations raffinées sur nos «états métastables4» dans La rupture inéluctable (2010-2011). Autant dans les passages plus dynamiques que dans les lentes mélopées, on ressent toujours la tension soutenue… l’impression d’être sur une ligne fragile… en extase au bord d’un précipice… près de 15 minutes avec l’impression de flotter béatement en apesanteur! Le tombeau des fondeurs (2008) met en valeur l’étrange son de cloche du piano Baschet-Malbos interprété par Sarah Nicolls. L’allégorie du fondeur de cloches est évocatrice, et tout comme lui, le compositeur sait «faire alliage, couler la forme, et peaufiner l’ébauche pour lui donner l’aura sonore rêvée», en amalgamant ses sons électroniques à ceux de ce piano particulier. L’œuvre, commandée par un des inventeurs de l’instrument, Pierre Malbos, rend un brillant hommage à «Messiaen, Stravinski, Varèse et autres fondeurs» à qui elle est dédiée. La plus récente composition Mono no aware (2013) clôt le premier CD avec un autre instrument inventé comme soliste, cette fois la table de Babel, interprétée par son concepteur québécois Jean-François Laporte qui a également commandé l’œuvre. Avec sa lente introduction plus sombre et plus posée — nous sommes bercés pendant plus de neuf minutes par de longues vagues, qui disparaissent alors pour revenir sporadiquement, transformées par diverses variations —, cette pièce au matériau limité expose clairement la maîtrise du compositeur de la grande forme. Il maintient notre attention pendant 17 minutes par la subtilité des textures qui colorent le parcours d’une grande ligne musicale presque monophonique.

Le deuxième disque met en scène un court opéra de chambre de 14 minutes pour une chanteuse. Cette histoire «d’attente en vain, d’espoir, de doute, d’impatience, de haine…», Still, Again (2012-2013), est tout en contraste avec une grande variété de sons fixés qui dialoguent énergiquement avec la voix. Cette magnifique voix chantée, parlée, onomatopée, parlée, hachurée est d’une grande versatilité et interprétée avec brio par la soprano Peyee Chen. Les sons de basse (d’une grande richesse timbrale) et de claviers, accompagnés de «glitch» nous transportent dans un univers qui évoque des genres musicaux populaires, intégrés ici avec intelligence et sophistication: du vrai travail d’orfèvre. La pianiste Sarah Nicolls clôt le programme au piano dans Un clou, son marteau, et le béton (2008-2009), œuvre qu’elle semble avoir commandée immédiatement après sa première collaboration avec le compositeur. Ici encore, Tremblay démontre la maîtrise de son art en maintenant l’intérêt de l’auditeur pendant plus de 22 minutes. La forme, beaucoup plus complexe, alterne entre des moments énergiques et de lentes progressions de basses, d’accords ou de trilles au piano. Les sons électroniques colorent toujours le tout avec tact et subtilité, qualités manifestes également dans le jeu de la pianiste.

Toutes les interprétations et les enregistrements sont d’une qualité irréprochable et chaque œuvre nous révèle de purs moments de grâce. En somme, ces musiques sont comme une grande marée qui nous emporte et dans laquelle nous souhaitons replonger à de multiples reprises.

Page article@24_3_09.4 générée par litk 0.600 le mardi 2 mai 2017.
Conception et mise à jour: DIM.