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Collection > Volume 23 Numéro 2 (2013) > Actualités >

Nouveautés en bref

Cléo Palacio-Quintin

(fig. 1)

Manuella Blackburn // Formes audibles // Empreintes DIGITALes / IMED 12117 / 2012

Ce premier disque monographique de la compositrice britannique Manuella Blackburn (1984) nous permet de découvrir six de ses œuvres composées entre 2007 et 2011, dont la plupart ont été finalistes ou primées à d’importants concours internationaux. On ne s’en étonne pas, à l’écoute de ces œuvres acousmatiques, empreintes d’une fraîcheur et d’une vitalité réjouissantes. Sa biographie nous informe que la compositrice, diplômée de la University of Manchester a également produit plusieurs œuvres pour instruments et électronique, ainsi que pour la danse. Elle fait aussi régulièrement des performances d’improvisation sur ordinateurs portables avec son duo The Splice Girls depuis 2006. Ces influences de la performance en direct sont probablement liées à l’impression de dynamique gestuelle bien présente dans toutes ces pièces réalisées en studio. On sent toujours le mouvement, le souffle, le phrasé… ces musiques respirent et coulent naturellement. Il y a quelque chose de sincère et de naturel dans les sonorités, souvent peu transformées, et qui ainsi conservent leur présence originale. Les formes sont effectivement bien audibles.

Vista Points (2009), entièrement composée à partir de sons de guitare électrique, est une œuvre résolument colorée, dont les contrastes entre les moments d’activité et les moments de vide sont parfaitement équilibrés. Switched on (2011) est un fabuleux montage de sons de commutateurs, cadrans et boutons enrobés de fourmillements électriques. Les sons courts «regroupés en grappes complexes, cascades et explosions 1» créent un monde ludique et animé. On a l’impression qu’Alice au pays des merveilles est entrée dans une boîte à musique! Le style imaginatif de la compositrice se laisse aussi bien entendre dans son exploration de sons captés à Tokyo, dont des enregistrements d’instruments traditionnels. Ces emprunts culturels sont savamment articulés par les stratégies créatives de la compositrice, développées à partir de la spectromorphologie de Denis Smalley 2. C’est également le langage spectromorphologique qui a alimenté la réflexion et le développement des procédés structurels de création de Kitchen Alchemy (2007), pièce dans laquelle les sons d’une panoplie d’ustensiles de cuisine et d’appareils électroménagers sont transformés en sonorités sophistiquées et dès lors méconnaissables. La pièce Cajón! nous entraîne dans une combinaison très réussie des sons de l’instrument espagnol du même nom, de claquements de mains (palmas de flamenco) et de textures bruitistes. Le résultat est décidément rythmique et enjoué, dans un élan gestuel qui se renouvelle constamment.

Le disque se termine sur Spectral Space (2008), œuvre inspirée des qualificatifs de l’espace spectral tel que décrit par Smalley 3. La présence de Denis Smalley se fait ici directement entendre. Les matières sonores sont toutes dérivées de fichiers sonores fournis par le compositeur, ceux-ci ayant préalablement servi à la création de sa pièce Wind Chimes en 1987. Les sons de carillons de céramique et autres sons métalliques d’origine avaient été transformés par Smalley à l’aide du système numérique du studio 123 au Groupe de recherche musicale (grm) à Paris. Leur qualité sonore et leur clarté étaient remarquables malgré les limitations des outils de l’époque. Manuella Blackburn revisite élégamment ces matériaux en les disposant très habilement dans l’espace spectral. Le tout s’amalgame en couleurs chatoyantes. Malgré les matériaux très distincts utilisés dans chacune des œuvres, on reconnaît toujours aisément la touche de la compositrice. Ces musiques sont sans aucun doute porteuses d’une voix originale à découvrir, et à suivre…

(fig. 2)

Yoko Hirota, piano // Voces Boreales // Centredisques / Centre de musique canadienne / CMCCD 18713 / 2013

Établie à Sudbury dans le nord de l’Ontario depuis 12 ans, la pianiste canadienne d’origine japonaise Yoko Hirota défend le répertoire pianistique contemporain au Canada et à l’étranger. Elle a obtenu un doctorat en interprétation à l’Université McGill, auprès de Louis-Philippe Pelletier, en 1999. Elle s’intéresse particulièrement aux compositeurs canadiens et a sollicité la composition de plusieurs œuvres. Le titre du disque Voces Boreales (voix nordiques) évoque d’ailleurs pour elle ces voix de compositeurs canadiens qui «contribuent à façonner l’identité musicale du Canada 4». Différentes générations de compositeurs sont conformément représentées sur ce disque, avec des œuvres de François Morel (1926), Brian Cherney (1942), Laurie Radford (1958), Robert Lemay (1960) et Brian Current (1972).

Le disque débute avec le plus jeune compositeur, Brian Current, qui propose Sungods (2007), une musique vive, lumineuse et d’une grande virtuosité, que la pianiste habite avec calme et retenue. Son interprétation d’une grande finesse nous laisse entendre les chatoiements colorés évoqués par le compositeur qui s’est inspiré d’une citation en latin signifiant: «Que le soleil luise sur toutes les créatures de Dieu 5

Robert Lemay a composé une série de huit œuvres en hommage à des grands réalisateurs de cinéma. Hiroshima mon amour (1998) est évidemment inspiré du film d’Alain Resnais et du livre de Marguerite Duras sur lequel il est basé, mais également d’un voyage du compositeur à Hiroshima où il a visité le Musée de la paix et le Dôme de la Bombe A (Dôme de Genbaku). La pièce en quatre courts mouvements nous emporte dans une alternance de moments calmes et dramatiques, toujours dans des sensations émouvantes et une recherche timbrale subtile qui évoque l’inspiration asiatique.

La pièce Roiling de Laurie Radford était imposée au Concours national de musique Eckhardt-Gramatté de 1998 et avait été commandée pour l’occasion. Cette œuvre énergique est inspirée d’un poème très évocateur dont les images influencent les gestes musicaux. L’interprétation magistrale de Yoko Hirota nous fait bien entendre ses «éclats d’énergie», «rafales» et «miroirs déformés se brisant avec une précision mécanique 6».

Les deux autres œuvres au programme ont été composées spécialement pour la pianiste. Brian Cherney lui dédie Nachtstücke (2011), soit une série de six miniatures «entre lesquelles sont insérés de brefs interludes contrastants». Le compositeur dédie cette œuvre à la mémoire de l’ancienne professeure de piano de sa mère, Agnes Loran Green, qui lui a aussi enseigné dans son jeune âge. Le titre réfère à l’opus 23 de Schumann, compositeur préféré de la dédicataire, dont ces miniatures, toutes en douceur, reflètent bien l’esprit lumineux évoqué dans les souvenirs du compositeur. Ces petites pièces nocturnes, à la fois empreintes de vitalité et d’une certaine intériorité, sont un vrai délice pour l’oreille et sont rendues avec le raffinement exemplaire de l’interprète.

Doyen sur ce disque, le compositeur François Morel a récemment reçu le prix Opus Hommage du Conseil québécois de la musique pour souligner l’ensemble de sa carrière. Trinômes — I. Asagao fait partie d’un cycle de trois pièces composées entre 2007 et 2011. Étonnamment, il s’agit de la première œuvre pour piano solo que compose Morel depuis ses fameuses Études de sonorités de 1954. Morel rend ici un hommage posthume aux territoires (trinômes) de son ami Yves Gaucher, peintre-graveur décédé en 2000. Asagoa est le titre d’un des tableaux ayant largement contribué à la reconnaissance internationale de l’artiste. On regrette de ne pouvoir entendre les deux autres mouvements Naka et Sgana, tant cette musique est évocatrice de la «poésie minérale» dont Morel qualifie les tableaux. L’interprétation de la pianiste est absolument remarquable du début à la fin de ces 53 minutes de musique. On en prendrait volontiers plus!

(fig. 3)

Fabrice Marandola, percussion // Arnaud Petit, Concertino Nervoso // CIRMMT Series / Le chant du monde / LDC 278 1155 / 2012

À l’automne 2012, le Centre interdisciplinaire de recherche en musique, médias et technologie (cirmmt), dont les locaux sont situés à l’École de musique Schulich de l’Université McGill à Montréal, lançait une série de CD et DVD afin de diffuser le travail des artistes qui participent à des projets de recherche-création collaboratifs en son sein. Les premières parutions, lancées le 18 octobre 2012, comprennent le DVD Forum 2010 du Nouvel Ensemble Moderne et deux CD, soit: Bird on a Wire II — Flocking Patterns de Terri Hron et Concertino Nervoso de Fabrice Marandola.

Le percussionniste Fabrice Marandola, d’ailleurs Directeur adjoint — Recherche artistique du cirmmt, propose un disque complet d’œuvres pour percussions du compositeur Arnaud Petit, dont le Concertino Nervoso, créé lors du tout premier concert de la série live@CIRMMT en janvier 2007. Le compositeur avait alors passé deux semaines en résidence au McGill Digital Composition Studio pour peaufiner l’œuvre avec l’interprète et ses collaborateurs: Julianne Klein (voix soprano enregistrée), Joe Malloch (lutherie numérique) et Amandine Pras (enregistrement). Dans le livret du disque, Arnaud Petit décrit bien l’importance de ces collaborations interdisciplinaires qui permettent de créer des œuvres «mixtes» dans un contexte d’«exploration continue de la relation entre jeu instrumental et réponse électronique dans toutes les directions […] 7». La projection du son dans l’espace demeure toujours un défi lorsque l’on combine des haut-parleurs avec des instruments acoustiques et justement, ce Concertino Nervoso en cinq mouvements «explore un lien imaginaire entre la percussion et d’autres univers sonores […] matérialisés par des sons stockés dans un ordinateur, que le percussionniste commande et fait apparaître dans un espace de représentation sonore qu’il façonne lui-même 8».

Dans Song from Waves (2005) pour deux percussionnistes, on retrouve également des sons électroniques ainsi que des éléments sonores d’émissions radiophoniques d’époque en différentes langues. Ces matériaux permettent de créer une forme de dramaturgie «qui opère par grandes vagues successives 9». Kristie Ibrahim se joint à Fabrice Marandola pour former le duo Akrostick qui interprète cette œuvre ainsi que les deux autres pièces du disque (sans électronique) qui lui sont dédiées. Arnaud Petit souligne dans le livret que ces œuvres instrumentales ont tout de même un rapport direct avec la technologie, car l’utilisation de logiciels d’aide à la composition modifie ses méthodes de travail de création: «L’outil transforme la nature de ce qu’il aide à concevoir 10.» Si près du vent (2009) porte bien son titre, en entraînant deux marimbas qui ne font qu’un dans des envolées virtuoses. L’autre duo de claviers Fantosmes (2011) joue quant à lui tout en douceur sur l’ambiguïté entre le vibraphone et le marimba. Le discours évolue vers des lignes rythmiques imbriquées où l’on sent bien la parfaite synchronisation des deux interprètes.

Tous les enregistrements sont réalisés de façon impeccable par Amandine Pras, qui a justement terminé en 2012 une thèse de doctorat au cirmmt sur les pratiques de l’enregistrement musical. Il s’agit donc d’un excellent départ pour cette nouvelle série de disques, où l’on espère découvrir de nombreuses collaborations aussi fructueuses dans le futur.

(fig. 4)

Terri Hron, flûtes à bec // Bird on a Wire II — Flocking Patterns // CIRMMT Series / Bird on a Wire Records / BoW 002 / 2012

Interprète et compositrice, Terri Hron explore autant les sons acoustiques qu’électroniques dans des contextes de musiques écrites et improvisées. Ce deuxième disque, consacré à des créations pour flûtes à bec et électronique, fait suite à celui enregistré en 2008 à Banff avec Daniel Porter. Elle avait alors collaboré étroitement avec six compositeurs (Jim Altieri, Ronald Boersen, Peter Hannan, Juan Parra Cancino, Laurie Radford, Peter Swendsen) pour créer des œuvres pour ses flûtes à bec de divers formats, combinées avec des dispositifs informatiques interactifs. Elle récidive avec cette nouvelle cuvée, où elle a invité huit compositeurs à créer des œuvres pour diffusion électroacoustique sur huit canaux. Malgré le fait que ce soit toutes des œuvres solo, l’interprète considère plutôt qu’elle joue en trio, puisque le son acoustique des flûtes entre en relation avec celui des haut-parleurs et avec l’espace de diffusion. La réalisation actuelle du CD est admirablement mixée en stéréo par Amandine Pras du cirmmt, mais afin de mieux rendre cette notion d’espace, d’autres versions des enregistrements ont aussi été réalisées en format ambiophonique 5.1, format malheureusement encore difficile à distribuer. Trois des œuvres (LeBel, Miller et Matthusen) ont été présentées lors d’un concert live@CIRMMT à Montréal le 18 octobre 2012, sur un système complet de huit pistes qui est évidemment privilégié pour toute présentation en concert.

La flûtiste s’entoure ici d’une panoplie de compositeurs aux profils variés qui explorent donc différents aspects du jeu, allant de l’écriture précise à l’improvisation, et développent des systèmes de traitement audionumérique distincts. Plusieurs compositeurs sont à la fois instrumentistes et présents sur la scène new-yorkaise, soit Daniel Blake (saxophoniste et compositeur), Jorrit Dijkstra (saxophoniste et compositeur) et Elliot Sharp (compositeur et multi-instrumentiste), figure centrale de la scène de musique expérimentale de New York. Le réputé compositeur de musique électroacoustique Robert Normandeau est du nombre, ainsi que deux jeunes compositeurs canadiens qui se sont illustrés ces dernières années, soit Darren Miller 11 et Emilie Cecilia LeBel 12. Deux autres voix new-yorkaises, féminines cette fois, se font aussi entendre sur ce disque: Paula Matthusen et Jenny Olivia Johnson. Chacun des compositeurs explore à sa façon le média électroacoustique, allant du traitement de signal pur (Miller) aux multiples pistes préenregistrées (Johnson), en passant par toutes les combinaisons possibles de sons fixés et traités en direct. Le disque se termine sur une méditation contemplative de Johnson, dans laquelle la flûte flotte sur une riche polyphonie préenregistrée. Avec ses interprétations et improvisations convaincantes, Terri Hron nous prouve avec brio à quel point la flûte à bec, méconnue de bien des auditeurs et créateurs actuels, est un instrument qui mérite vraiment que l’on s’y attarde. L’interprète est toujours en symbiose avec les extensions électroniques de son instrument qui dévoilent de multiples territoires sonores à explorer.

(fig. 5)

Soundstreams Catalogue — Commissionned Works 1982-2012 // Catalogue établi et préparé par Kyle Brenders

Sous la direction artistique de Lawrence Cherney, Soundstreams est une organisation basée à Toronto (Canada) qui se consacre à la création et la présentation en concert de nouvelles œuvres musicales de compositeurs canadiens et de leurs homologues internationaux. Afin de souligner le trentième anniversaire de l’organisation fondée en 1982, un catalogue qui regroupe toutes les œuvres commandées au fil des ans vient d’être publié. Cette publication, entièrement bilingue (anglais-français), regroupe 82 œuvres de 46 compositeurs, presque tous canadiens. Chacune des œuvres est présentée sur deux pages dont l’une comprend les informations (compositeur, titre, instrumentation, date de création) accompagnées d’un commentaire sur la pièce, et l’autre, un extrait de la partition. Les auteurs soulignent que l’objectif de ce catalogue n’est pas de «vendre» ces œuvres, mais bien d’en faire la promotion auprès d’un nouveau public, puisque, dans bien des cas, elles n’ont malheureusement été interprétées qu’une seule fois en concert.

Évidemment, cette mention écrite, quoique très attrayante et instructive sous ce format, ne suffirait pas à susciter l’intérêt pour des musiques qui demandent avant tout à être entendues. Heureusement, cela est possible grâce au travail colossal effectué par Soundstreams afin de mettre en ligne les enregistrements complets de ces archives sonores. Leur nouveau site web, soundmakers.ca, permet d’avoir accès au contenu et d’écouter presque toutes les œuvres du catalogue. Le site très convivial permet de faire des recherches par nom de compositeur, pays d’origine, instrumentation, et même par une liste de critères subjectifs concernant la texture de la musique: angulaire, arythmique, consonant, dense, dissonant, mélodique, polyphonique, rythmique, aéré, ténu. De plus, le site offre aux auditeurs de devenir eux-mêmes créateurs et de partager leurs expérimentations. Un répertoire d’échantillons sonores téléchargeables est disponible (des extraits d’œuvres commandées par Soundstreams) ainsi qu’un espace de téléversement pour ensuite partager les œuvres créées à partir de ces échantillons — le tout se fait dans une intégration transparente et conviviale avec le site Soundcloud. Le compositeur John Kameel Farah est officiellement en résidence sur Soundmakers depuis le 1er avril 2013, et l’on suppose qu’il alimentera sous peu le site de ses propres créations. La publication de ce catalogue et surtout du site web soundmakers.ca offre donc une magnifique occasion de découvrir une variété de musiques et de créateurs canadiens. On vous invite alors à visiter cette nouvelle vitrine sonore et ensuite à partager vos découvertes.

Page article@23_2_06.3 générée par litk 0.600 le mardi 2 mai 2017.
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