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Collection > Volume 23 Numéro 1 (2013) > Actualités >

Nouveautés en bref

Claudine Caron; Cléo Palacio-Quintin

(fig. 1)

Robert Normandeau // Palimpsestes // Empreintes DIGITALes / IMED 12116 / 2012

Dans son attendu sixième disque sur l’étiquette empreintes DIGITALes, Robert Normandeau présente cinq œuvres composées entre 2005 et 2010. La pièce éponyme Palimpsestes (2005-11) ouvre le bal. Il s’agit de la quatrième et dernière œuvre du cycle Onomatopées de Normandeau, débuté avec Le renard et la rose 1 en 1995. La forme de Palimpsestes respecte la structure temporelle des autres œuvres du cycle, toujours présente en arrière-plan, d’où le choix du titre. Encore une fois, le compositeur traite avec brio une panoplie de sons vocaux originaux qui deviennent autant de sonorités chatoyantes et colorées, captivant notre attention, en passant par des mouvements de «Furie et rythme», «Amertume et timbre», «Colère et dynamique», «Fatigue et espace» et «Sagesse et texture».

Dans Murmures (2007-11), le cinéma pour l’oreille de Normandeau se transporte sur la Place de Ransbeck en Belgique où est situé le studio Métamorphoses d’Orphée, lieu de création de l’œuvre Rumeurs (Place de Ransbeck), entièrement réalisée avec des moyens analogiques en 1987. Cette nouvelle visite sur la Place de Ransbeck se passe en numérique et révèle avec raffinement les moindres murmures captés par microphone.

Jeux de langues (2009) met en valeur des sons de respirations, de souffles et de bruits mécaniques d’instruments à vent (flûtes à bec, flûtes traversières et saxophone baryton) joués par des instrumentistes multilingues. Des sons de verre sont jumelés à ces souffles et créent une atmosphère éthérée et lumineuse. On demeure cependant toujours dans un état d’extrême intimité, comme si l’on se retrouvait à l’intérieur de ces instruments. Cette œuvre coupe littéralement le souffle à chaque écoute, par sa force d’évocation et l’impression d’emprisonnement voluptueux qu’elle procure. Dans le livret du disque, le compositeur dévoile avoir composé cette pièce avec l’idée de contribuer au genre de l’érotisme, genre rarement abordé en musique, contrairement aux autres arts contemporains comme la littérature, la peinture et le cinéma.

La musique se poursuit dans la thématique du souffle avec le titre Anadliad en gaélique, qui signifie souffle ou inspiration en gallois. Le décor est cependant tout autre avec cette cornemuse en ouverture, le pibgorn, un instrument à vent gaélique à vent, et le souffle des Dieux évoqué par les vents et orages de la côte galloise. Cette pièce, d’ailleurs la plus récente du disque (2010), nous transporte dans de grands espaces ouverts dans lesquels l’on aimerait se perdre indéfiniment, sous la pluie et l’orage qui gronde au chant des cornemuses.

La pièce de clôture démontre la fascinante maîtrise de la forme chez Normandeau, qui nous offre une pièce en Palindrome (2005-07). On pourrait réellement écouter cette œuvre «à l’envers» et entendre exactement la même musique. Celle-ci s’inscrit dans un cycle de pièces vouées à un rituel d’écoute attentive, idéalement en situation de concert, mais tout autant fascinante au casque ou sur de bons hautparleurs. La musique comprend peu d’événements dont l’évolution lente ne cause aucun changement brusque et propose ainsi une écoute «de l’intérieur du matériau sonore»… En un mot: hypnotisant.

Avec ce disque, Robert Normandeau prouve une fois de plus son statut de maître incontesté de la musique électroacoustique. Malgré qu’elles soient conçues pour diffusion sur acousmonium, la réduction en stéréo des compositions est réalisée avec le plus grand soin et conserve parfaitement les sensations d’espace présentes dans chacune des œuvres. Normandeau revisite ses thèmes chers et les renouvelle, tout en nous amenant sur de nouvelles pistes et en prenant des risques. Un disque riche et authentique qu’on ne se lassera pas de réécouter et qui mérite sans aucun doute le prix Opus du Disque de l’année que l’on vient de lui attribuer.

— Cléo Palacio-Quintin

(fig. 2)

Nouvel Ensemble Moderne, Lorraine // Vaillancourt (direction) // Bouliane — Gougeon — Rea // ATMA Classique / ACD2 2395 / 2012

Ce septième disque du Nouvel Ensemble Moderne (nem) sous étiquette ATMA, récipiendaire d’un prix Opus, est consacré à trois éminents compositeurs québécois, tous proches collaborateurs de l’ensemble et de sa directrice artistique et chef, Lorraine Vaillancourt, depuis de nombreuses années.

Bouliane nous convie dans son monde imaginaire avec ses Rythmes et échos des rivages anticostiens (2009). Ses fabulations sur une nouvelle race hybride américano-européenne fondée par Jacques Cartier et Taignoagnye — fille d’un chef iroquois supposément ramenée à la cour de France comme «trophée» après les explorations de l’île Anticosti au xvie siècle — amènent Bouliane à imaginer «la culture et l’histoire de ces Anticostiens, avec leur langue, leurs coutumes, leurs esprits libres et leurs sciences bien particulières… et, bien sûr, leur musique… 2». Cela donne place à une musique énergique et imagée, à l’orchestration raffinée, où l’on entend de nombreuses formules rythmiques répétées qui se transforment progressivement en échos. L’usage de hochets et de grelots, ainsi que des percussions, laisse entrevoir l’influence des musiques de Premières Nations étudiées par le compositeur. Étant donné le nombre d’années de collaboration entre Lorraine Vaillancourt et le compositeur 3, on s’étonne qu’il s’agisse du tout premier enregistrement de sa musique par le nem. Heureusement, on pourra réécouter cette œuvre à la forme complexe, qui, de prime abord, apparaît quelque peu décousue — ou plutôt, au contraire, comme une savante courtepointe d’éléments disparates —, mais que l’on appréciera de plus en plus en renouvelant l’écoute.

John Rea est également un collaborateur de longue date de Lorraine Vaillancourt, avec qui il fondait les Événements du neuf en 1978. Il participe fréquemment aux Rencontres de musique nouvelle comme compositeur invité, ainsi qu’aux jurys et activités entourant le Forum International des jeunes compositeurs organisé tous les deux ans par le nem. Une seule de ses compositions (Kubla Khan) avait été endisquée par le nem auparavant 4. L’œuvre présentée ici, Singulari-T (Tombeau de Ligeti), est une commande du nem créée le 18 avril 2007, et est dédiée à sa directrice artistique Lorraine Vaillancourt. Rea s’inspire de la signification de la «singularité» dans les domaines des mathématiques, de l’astrophysique et de l’informatique pour faire honneur à György Ligeti (1923-2006) qui «se distingua par l’attention qu’il portait, dans sa musique, au domaine du temps 5». Rea jongle avec l’idée que l’accélération pourrait mener à une fin du temps. Il l’illustre avec une première moitié à la rythmique nerveuse bien que contrôlée, une musique spiralée enlevante typique du compositeur, puis qui stoppe brutalement sur une deuxième section où un temps immobile, indécis et douloureux hésite à disparaître. L’affinité de Vaillancourt est manifeste dans le raffinement de l’interprétation.

Denis Gougeon — également l’un des acolytes des Événements du neuf — avait lui aussi une seule œuvre auparavant endisquée par le nem: Un train pour l’enfer, enregistrée en 1996 avec les Percussions de Strasbourg 6. On se réjouit de pouvoir écouter deux œuvres de Gougeon sur ce nouveau disque. En accordéon (2004) est une commande du brillant accordéoniste Joseph Petric qui interprète l’œuvre avec le nem. On est transporté par les mouvements de compression et dilatation proposés par le compositeur dans sa musique «en accordéon». L’expression prend aussi le sens d’un «mode de transport permettant le déplacement d’un état musical à l’autre 7». Cette ballade enjouée est une vraie partie de plaisir qui se termine tout en douceur. L’œuvre Mutation (2011) est la troisième commande du nem à Denis Gougeon et a remporté le prix Opus de la Création de l’année (An 15 — 2010-2011) 8. Fidèle à lui-même, Gougeon offre une musique toujours dynamique et à la fois lyrique et sensible. L’irrésistible compositeur fera d’ailleurs l’objet de la prochaine Série hommage orchestrée par la Société de musique contemporaine du Québec (smcq) en 2013-2014.

Le NEM et Lorraine Vaillancourt nous servent toujours des interprétations irréprochables et les prises de son sont également impeccables. La riche sonorité de l’ensemble laisse place à un équilibre instrumental parfait et un grand raffinement des nuances. Le nem maintient sans faille, depuis ses débuts, ses hauts standards de qualité. On ne peut espérer mieux pour mettre en valeur les musiques de nos créateurs québécois. Nous mentionnions plus tôt la rareté des enregistrements de compositeurs québécois effectués par cet excellent ensemble. Par ce nouveau disque, le nem, ainsi que tout le milieu musical québécois lui ayant décerné le prix Opus, reconnaissent l’importance que ce répertoire soit immortalisé et ainsi plus largement diffusé. Nous terminons en laissant la parole à Lorraine Vaillancourt, qui en 1998, écrivait dans nos pages: «À quoi tient donc la valeur des choses? À leur rareté, parfois 9

— Cléo Palacio-Quintin

(fig. 3)

Nicolas Bernier // music for a piano / music for a book // Home Normal / 2012 / homeno40

Connu pour ses installations sonores, ses musiques pour la danse avec les chorégraphes Ginette Laurin ou Silvy Panet-Raymond et ses disques «œuvres d’art» les arbres, Strings lines, courant.air et Travaux mécaniques, entre autres, Nicolas Bernier nous propose d’écouter de nouvelles créations 10. Le coffret comprend deux disques, music for a piano et music for a book, parus chez Home Normal (Grande-Bretagne) 11. Le premier, «P», laisse entendre une musique en contrepoint de sonorités chatoyantes pour piano et de sons enregistrés sur le terrain, d’autres produits par ordinateur, du glockenspiel, du mélodica et du violoncelle, avec comme pôle le la central. Nicolas Bernier nous rappelle ici aparanthesi (Empreintes DIGITALes), une œuvre composée par John Oswald quelques années plus tôt.

La musique sur le deuxième disque, «B», renvoie au roman de l’écrivain Marc-André Moutquin intitulé Entre l’aurore et la nuit (2012). Les plages du disque (au nombre de 7), toutes intitulées «Aurore», ne suivent pas les chapitres du livre (ceux-ci au nombre de 19). Pourtant, se trouve la rencontre de deux âmes sensibles sur des sujets du Nord, avec toute l’humanité qu’elle comporte. Pour le roman, qui se passe en terres du Nunavik — à Akulivik, Inukjuak, Kangiqsualujjuaq, Kuujjuaq, Kuujjuarapik, Puvirnituq, Quaqtaq et Salluit —, une trame narrative chargée des cris de colère, de douleur et de tristesse dans la vastitude, s’entend la musique ténue et raffinée de Bernier. Loin de la colonisation et de l’acculturation, son discours se joint à celui de Moutquin, qui présente le point de vue d’un Blanc, mais de l’intérieur, tel quel: «[…] la chaleur des beaux jours était encore lointaine et seul le déploiement désordonné des aurores boréales apportait un peu de lumière à ce monde enténébré dont l’immensité avalait chaque grain de clarté comme un grand trou noir 12

Comme les arbres (2008) — des images sur cartons et un disque compact qui étaient de toute beauté —, music for a piano / music for a book est aussi réalisé en collaboration avec urban9, chargé de la présentation graphique 13. Sur le boîtier cartonné, les images d’un piano dans une forêt ou celles des Rocheuses, les teintes gris-brun et la sobriété de l’objet plongent l’auditeur dans une atmosphère dépouillée où l’espace comme le vide vont cibler l’écoute. Au total, comment relier l’univers des Rocheuses à celui du Nunavik, les montagnes et le plat, la splendeur et le gel, le silence et les cris? Deux disques, autant de récits par la musique de Bernier, du grand art.

— Claudine Caron

Page article@23_1_08.5 générée par litk 0.600 le mercredi 23 août 2017.
Conception et mise à jour: DIM.