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Collection > Volume 16 Numéro 3 (2006) >

Les musiques classique, moderne et contemporaine larguées par la radio publique
Le cas d’Espace musique

Jean Boivin1

Résumé

À l’automne 2004, la Société Radio-Canada remplaçait la Chaîne culturelle par une nouvelle chaîne radio vouée aux émissions musicales, Espace musique, dont le ton et le contenu allégés ont suscité de vives réactions dans le milieu musical québécois. La place accordée à la musique classique, mais aussi aux commentaires avertis axés sur les œuvres musicales et sur la vie culturelle en général s’y révèle considérablement réduite. Quant aux musiques nouvelles et contemporaines, elles se voient reléguées à la périphérie d’une programmation ouvertement populiste, éclectique et multiculturelle. Sur les ondes d’Espace musique, les véritables spécialistes de la culture sont de moins en moins appelés à commenter les réalisations artistiques marquantes ou émergentes, et à situer dans leur contexte les diverses démarches créatrices, d’ici ou d’ailleurs. Cette modification en profondeur de la radio publique canadienne de langue française, naguère de haut calibre mais jugée trop élitiste par ses dirigeants, répondrait à une volonté d’élargir la clientèle et de mieux témoigner de la diversité culturelle canadienne. Les conséquences à plus long terme paraissent toutefois inquiétantes, de nombreuses sociétés de concerts éprouvant déjà des difficultés à recruter un nouveau public. La Société Radio-Canada aurait-elle pris le mauvais virage, alors que de nouveaux moyens de diffusion de la musique se développent, y compris des stations de radio spécialisées, privées et accessibles uniquement sur la Toile? Le soutien accordé durant plusieurs décennies aux créateurs et à leurs interprètes par les radios publiques, au Canada et ailleurs dans le monde occidental, aurait-il été en partie abandonné? La musique contemporaine pourrait être l’une des principales perdantes de ce paysage radiophonique en rapide transformation. À titre d’exemple, les entrevues avec les compositeurs ont pratiquement été éliminées des ondes de la radio publique canadienne. Cotes d’écoute, commentaires d’auditeurs et citations de spécialistes de l’histoire de la radio appuient ce texte volontairement polémique en faveur d’une plus grande responsabilisation des dirigeants de la radio d’État, notamment en ce qui concerne le répertoire moderne et contemporain.

Note: Ce document est une exclusivité web, disponible uniquement sur ce site.

[La Grande Noirceur] est revenue, plus bête encore que l’ancienne. (Hubert Potvin)

Lors de la rentrée d’automne 2004, les transformations majeures mises en œuvre au Service des émissions radio de Radio-Canada à Montréal, et qui se sont traduites par la disparition de la «Chaîne culturelle» de Radio-Canada au profit d’«Espace musique», ont suscité beaucoup de réactions — très majoritairement négatives — de la part des auditeurs réguliers et, plus particulièrement, au sein de la communauté musicale québécoise. On déplorait principalement le retrait de la programmation d’émissions culturelles (vouées à la littérature, au théâtre, au cinéma, aux arts visuels, à la musique non commerciale, etc.) et la place congrue désormais allouée à la musique dite «classique». Une vive nostalgie pour les «grandes années» de la radio publique canadienne française s’y exprimait sans pudeur, appuyée par de solides arguments en faveur d’un média consacré à la diffusion, certes, mais aussi à la critique et à l’analyse des arts. Un mouvement de protestation est né, à l’instigation de l’universitaire Jean Portugais2. Le Mouvement pour une radio culturelle au Canada (MRCC) 3 a suscité des lettres d’appui d’auditeurs et des réactions institutionnelles, et les a diffusées sur son site Internet (http://www.radioculture.tk/); au moment d’écrire ces lignes, elles y sont toujours. Fort de plus de 1200 appuis divers, le MRCC a tenu le 10 novembre 2004 une conférence de presse à Montréal puis a officiellement déposé, en janvier 2005, une plainte au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) 4. Le MRCC reprochait à la radio d’état de langue française de ne plus remplir son mandat et demandait au CRTC d’intervenir afin que des audiences publiques soient tenues. En vain. Plusieurs mois plus tard, après divers échanges et de nouvelles interventions dans les journaux, le CRTC refusait d’intervenir directement. À la suite de quoi le MRCC s’est sabordé, tout en conservant son site Internet. La «révolution» des ondes était accomplie et le paysage radiophonique canadien, naguère envié par nombre nos voisins du sud et même dans certains pays d’Europe, semble avoir été modifié pour de bon, sans possibilité de retour en arrière. Espace musique semble bien être là pour rester.

Le 4 novembre 2004, donc quelques mois après le début de la «réforme», j’ai moi-même envoyé aux dirigeants et responsables de la programmation de la radio de Radio-Canada, ainsi qu’à quelques quotidiens, une lettre ouverte5. Probablement en raison de sa longueur et de la rapidité avec laquelle l’actualité journalistique nous conduit sans cesse ailleurs, cette lettre n’a pas été publiée. Par contre, elle a eu droit à une certaine diffusion dans le milieu musical6. Un an plus tard, alors que le pessimisme a gagné de nombreux opposants à cette transformation de la radio publique canadienne, cette lettre m’a valu une invitation de Réjean Beaucage à participer à ce numéro de Circuit axé sur différentes voies d’accès à la musique contemporaine. Je le remercie ici de m’accorder cette nouvelle chance de participer à un débat que je considère toujours vital.

L’ensemble des frustrations et inquiétudes que j’exprimais dans cette missive apparaissent malheureusement toujours valides. En bref, j’y dénonçais la réduction notable de la part occupée sur les ondes par la musique «classique» (dans le sens large, en incluant bien sûr les musiques modernes, nouvelles et contemporaines); la tendance de plus en plus accentuée au «mélange des genres» musicaux; la propension à ne diffuser que de courts fragments d’œuvres classiques; une approche populiste se rapprochant de certaines radios commerciales; la quasi disparition de commentaires avertis visant à mettre les œuvres en valeur; les banalités déconcertantes, voire les erreurs grossières qui se glissaient dans les commentaires de quelques animateurs et animatrices peu informés de la réalité musicale; l’exil des musiques contemporaines dans une plage horaire peu accessible (le dimanche soir, de 22 heures à minuit…). Enfin, je déplorais la perte d’un outil d’éducation et de culture sur la jeune génération de mélomanes et de musiciens, en me demandant finalement si les dirigeants de la radio ne venaient pas de faire la preuve qu’ils ont tout bonnement «peur» de la musique.

Je n’ai pas la prétention d’aborder dans ces pages tous les aspects d’une question complexe, mais je souhaite plutôt poursuivre, à bâtons rompus, la réflexion entamée. On m’excusera de parler tantôt en tant que mélomane radiophile, tantôt en tant qu’ancien artisan de cette même radio publique (à une époque plus faste), et ailleurs en tant qu’historien-enseignant, passionné par la culture québécoise et canadienne. Quelques pistes proposées par Réjean Beaucage permettront d’élargir le débat. Le phénomène Espace musique, «une radio qui ne parle pas beaucoup et est assimilée par plusieurs à une bande sonore pour cabinet de dentiste», pour reprendre ses propres mots7, ne s’étend-il pas à d’autres réseaux, comme à cette nouvelle chaîne montréalaise Couleur jazz (91,9), née au printemps 2004 et conçue essentiellement sur le même modèle? Le débat ne s’est-il pas ouvert en 1998, le jour du lancement de Radio-Classique-Montréal (CJPX 99,5), une radio privée bien sage, à la programmation très «lisse», où les interventions parlées sont réduites au minimum, ce qui lui a justement valu d’emblée un certain succès, notamment «dans les restaurants, les bureaux de dentistes et de médecins», comme le confiait à un journaliste Jean-Pierre Coallier, le propriétaire de la station8? Beaucoup d’éléments incitent en effet à croire que le commentaire éclairé et éclairant sur la musique est voué à disparaître des ondes9, et que les musiques nouvelles sont sans doute les premières menacées par cette nouvelle réalité.

Je me dois toutefois de préciser qu’en contrepartie, maints commentaires positifs ont accueilli la nouvelle chaîne, éloges appuyées au cours de la première année d’entrée en ondes par une substantielle hausse des cotes d’écoute10. Selon toute évidence, une nouvelle clientèle est désormais courtisée sans ambages, alors qu’une autre — formée essentiellement de mélomanes avertis, de personnes qu’on pourrait qualifier de «cultivées» — se voit accordée beaucoup moins d’attention. La direction de la radio publique s’accordait un délai de trois ans pour analyser les effets de la transformation de la chaîne11. L’avenir dira si les nouveaux auditeurs se montrent aussi fidèles que ceux qui ont été largués, et s’il n’aurait pas mieux valu chercher de nouvelles stratégies pour attirer un nouveau public, tout en consolidant les meilleurs acquis et s’assurer la fidélité d’une clientèle de choix.

[…] Radio-Canada fut, à une époque pas si lointaine, un lieu d’échanges stimulants où l’on avait rendez-vous à heure et à temps,. selon une programmation qui respectait une adéquation entre public ciblé, jour de la semaine, plage horaire, et centre d’intérêts. (Normand Chaurette) [dramaturge12]

Des sentiers bien… banalisés

J’ai employé il y a un instant le mot de «nostalgie» à dessein, car c’est apparemment sous cette étiquette confortable que les dirigeants et responsables de la réforme de la radio publique ont classé, à l’automne 2004, ma réaction. Un musicologue exprimait sa frustration face à une radio qu’on avait volontairement «allégée» de contenu informatif et éducatif13. Or, argumente-t-on, le mandat de la radio publique canadienne n’est pas tant de former (les professeurs, dont je suis, sont là pour ça) que de «refléter les réalités et la diversité du pays, soutenir les arts et la culture au Canada, et enfin, jeter des ponts entre les diverses communautés et régions»14. On peut certes gloser sur le sens à donner au terme «éducatif», mais je peux témoigner que d’excellentes initiatives ont permis, au cours de la décennie qui a précédé la réforme, d’allier un contenu parlé intéressant et bien ciblé, présenté avec dynamisme, à une programmation musicale de qualité et diversifiée. Des documentaires radiophoniques côtoyaient des émissions de type plus traditionnel et étaient reçus avec enthousiasme par une portion non négligeable de l’auditoire. Mais il est maintenant clair qu’en dépit de ces succès passés, la présente équipe de direction tournait son regard dans une toute autre direction.

Je ne peux m’empêcher de penser que mon statut professionnel aura paru bien commode pour distinguer le signataire du «vrai» public et ranger mon intervention parmi celles des intellectuels dont on voulait justement réduire l’influence au sein de la radio et de la télévision publique de langue française. N’a-t-on pas remercier plusieurs collaborateurs d’expérience dans le dessein d’adopter un nouveau ton, un mode de communication plus accessible et davantage pan canadien? Dans l’entrevue qu’elle accordait au journaliste Steve Proulx, la directrice générale d’Espace musique, Christiane Leblanc, ne pouvait être plus claire: «Plutôt que de mettre en ondes de grands spécialistes universitaires, on a essayé d'aller vers des gens passionnés qui aimaient un genre de musique depuis longtemps.» (Proulx, 2005, p. 16) (On remarquera au passage l’antinomie plus que suggérée entre «passionnés» de musique et «universitaires»; nul doute que certains membres du personnel de la radio publique ont dû lire ces lignes avec stupeur.) Une semblable réorientation au niveau du contenu allait en fait permettre d’atteindre deux cibles à la fois. Les intellectuels visés, aux propos apparemment si soporifiques, se retrouvent, tout comme ceux auxquels ils s’adressaient, dans une région géographique bien identifiée. «Auparavant, déclare encore la directrice d’Espace musique, plus de la moitié de notre auditoire était concentré à Montréal, alors que maintenant, les Montréalais forment environ le tiers de nos auditeurs.» (ibid.) Y aurait-il politique fédérale sous roche? 15

Avant le grand bouleversement, cette chaîne spécialisée de la radio publique canadienne de langue française n’était pas parfaite, loin de là. Une cure de rafraîchissement s’imposait, de l’avis même de plusieurs membres du personnel de la radio, qui participèrent de bon gré à une large consultation, quelques mois à peine avant la refonte drastique de la grille horaire16. Des années de négligence et de réduction progressive — mais en bout de ligne massive — des budgets alloués aux émissions musicales avaient entraîné une chute des cotes d’écoute et une certaine lassitude, à la fois chez les auditeurs mélomanes et chez les artisans eux-mêmes17. Il faut admettre que, du côté de ces derniers, le contexte ne favorisait pas la créativité. Depuis le début des années 1990, par souci d’économie, une entité importante de la chaîne de production avait été réduite à peau de chagrin, nommément les recherchistes, puis le réalisateur lui-même. Au profit de l’animateur désormais tout puissant, à la fois présentateur (seul juge de l’intérêt de ses propos), recherchiste (le mot est parfois fort) et, dans plusieurs cas, programmateur musical18. Au fil des ans, le résultat en ondes était palpable. Créneaux horaires et émissions spécifiques ont peu à peu perdu de leur pouvoir attractif sur les auditeurs les plus exigeants et critiques. Plus d’un mélomane aura été exaspéré d’entendre une animatrice ou un animateur parler pour ne rien dire pendant de longues minutes avant de présenter, par exemple, une brève Allemande de Bach ou une courte danse de la Renaissance, pour ensuite passer à autre chose dans un climat assumé de «chronique d’humeur» et d’éclectisme musical exacerbé. La tendance au «melting pot» musical était déjà très prononcée avant même la création d’Espace musique. Je l’avais dénoncée au printemps 2002 dans une première lettre ouverte, publiée celle-là dans plusieurs journaux, à l’occasion d’un lock-out des recherchistes, des animateurs et du personnel de soutien de la radio et de la télévision publique19.

D’autres que moi ont soulevé ces graves carences. Je pense en particulier au musicologue Paul Cadrin, professeur à l’Université Laval, qui, en avril 2004 (alors qu’on annonçait de profonds chambardements à la Radio culturelle), a sévèrement dénoncé ce bavardage incessant dans une tribune de discussion sur le Web:

[…] j’en suis venu à la conviction que c’est une chaîne pour ceux qui haïssent la musique, mais qui ne peuvent s’empêcher d’en parler. On y jase, on y placote, on y potine, on y ragote, on y pontifie, on y étale ses «coups de cœur» et ses «incontournables»… mais on laisse de moins en moins de place à la musique. 20

Et mon collègue de l’Université Laval de citer astucieusement l’écrivain américain Richard Powers: «The whole purpose of music is to make human chatter irrelevant», ce qu’on pourrait traduite ainsi: «La fonction première de la musique est de rendre tout babillage humain hors de propos»21. Touché…

Il fallait donc intervenir, plusieurs en conviendront22. Mais en créant Espace musique, une radio musicale explicitement axée sur la diversité culturelle23 n’a-t-on pas jeté le bébé avec l’eau du bain, comme le veut l’expression populaire? En fait, on peut se demander si, de façon plus perverse encore, on n’avait pas délibérément laissé se détériorer petit à petit une radio culturelle publique jugée trop «élitiste» par certains — ceux-là même qui manquent de culture, a-t-on envie d’écrire, ou à tout le moins de culture radiophonique… — afin de justifier, cotes d’écoute déclinantes à l’appui, le «grand ménage» qui engendra Espace musique? J’avoue l’avoir souvent pensé24. Après tout, que vaut une station de radio, quelle que soit sa qualité intrinsèque, que plus personne n’écoute? Dont l’auditoire vieillissant ne se renouvelle pas25? Pourquoi ne pas laisser la situation s’embourber encore une peu, et qui se plaindra ensuite lorsqu’on modifiera totalement la donne? Sans aucune consultation publique préalable, comme certains auditeurs avertis l’ont si justement souligné26! La pluie de plaintes provoquée par la nouvelle chaîne a d’ailleurs été balayée du revers de la main par le directeur de la radio, Sylvain Lafrance27. À le croire, il n’y a pas tant de mélange des genres… Écoute-t-il lui-même ce que son service diffuse, ou ignore-t-il simplement ce qui distinguent ces genres qui se juxtaposent ainsi (ce «méli-mélo de dispersion mentale» pour citer le compositeur Gilles Tremblay)? Les vrais mélomanes et «radiophiles» ne s’y trompent pas…28

[N]ous voici enfermés dans le joyeux monde commercial du libre échange: la culture-marchandise restreinte à l’entertainment à l’américaine, c’est-à-dire, aux émois psychologiques et à la recherche du confort, à l’anecdotique, à la mode […]. (Danièle Letocha)

Un déclin annoncé du médium radiophonique?

Le véritable élitisme est […] celui qui se traduit par un refus de rendre accessible à tout le monde les plus belles réalisations de la culture classique: philosophiques, artistiques, sociologiques, spiritualistes […] (Jean Laurendeau) [interprète et pédagogue]

Pour la jeune génération de mélomanes et de musiciens (interprètes, compositeurs, musicologues confondus), la radio publique a cessé d’être une référence et de faire partie des habitudes quotidiennes d’écoute (de vie). C’est justement cette observation qui m’a valu un commentaire de la directrice générale d’Espace musique, Christiane Leblanc, à l’effet que la radio publique ne se substituera jamais aux institutions d’enseignement29. Certes, mais est-ce bien de cela dont il est question ici? S’il ne saurait s’agir de «donner des cours» aux auditeurs et auditrices, faut-il sombrer dans l’autre extrême et renoncer à un contenu parlé porteur de sens? Faut-il éviter tout effort de concentration à l’auditoire et ne lui présenter que des bribes d’œuvres, à peine identifiées? N’accorder à la nouvelle radio qu’un «rôle de transcodeur-transporteur de sons»30? Que sera le public de demain des concerts symphoniques, des représentations d’opéra, des concerts de musique contemporaine s’il n’est plus possible d’écouter en entier une œuvre marquante du répertoire ou une page un tant soit peu moderne ailleurs que dans un créneau horaire très restreint31? Sans avoir accès à des discussions sur telle ou telle approche interprétative, telle ou telle démarche créatrice?

Cette double question de la relève et de la vitalité des sociétés de concerts préoccupe de nombreux intervenants dans le milieu musical. À plus ou moins long terme, cette diminution du temps d’écoute accordée à la musique classique entraînera-t-elle une réduction de l’offre faite au public mélomane, particulièrement dans les régions? Quels en seront les impacts sur les différents volets de l’industrie culturelle, en croissance mais toujours bien fragile, particulièrement sur le plan du financement? Lors d’une rencontre avec des responsables de la chaîne musicale spécialisée de la radio anglaise de Radio-Canada, «Radio two», lesquels songent eux aussi à entreprendre une réforme en profondeur de leur programmation32, des musiciens montréalais ont fait valoir un point de vue tout à fait différent de celui qui a motivé la refonte de la radio française. S’il appert que des changements soient nécessaires afin de répondre aux nouvelles habitudes d’écoute des Canadiens33, ces changements doivent être faits très habilement, sans écarter le rôle éducatif du média. De l’avis de ces musiciens impliqués dans leur milieu, il serait possible d’élargir l’accessibilité aux objets culturels en éduquant les nouveaux auditeurs, notamment à la culture canadienne. Et de contrer cette tendance au «grignotage» musical en offrant une programmation alléchante, présentée avec dynamisme. L’exemple de la BBC britannique, qui dispose il est vrai de davantage de moyens que ceux que le gouvernement canadien met à la disposition de la radio publique nationale, a été proposé34. Et les musiciens d’insister sur un point: il faut à tout prix éviter de se laisser uniquement guider par les sondages. Il est d’ailleurs significatif que les responsables de Radio Two admettent que des bouleversements aussi profonds que ceux qui ont eut cours au réseau français provoqueraient un tollé parmi leur propre auditoire. On notera à ce propos que si les réactions ont été d’abord assez vives du côté francophone, les journaux ont rapidement cessé d’accorder de l’espace aux auditeurs insatisfaits. Aucune action plus vigoureuse (boycott, manifestation, piquetage devant la maison de Radio-Canada à Montréal, etc.) n’a été envisagée35. La très petite part de marché de la radio publique francophone ne fait apparemment pas le poids et le groupe concerné paraît difficile à mobiliser, contrairement à ce qu’on a pu observer à l’été 2004 dans les rues de la ville de Québec en faveur d’une radio commerciale, CHOI FM, au contenu parlé souvent indigne d’une société égalitaire et démocratique mais dont la programmation musicale plaisait apparemment beaucoup (à moins que ce ne soit l’inverse…).

Un nouvel auditoire à satisfaire

L’une des principales justifications données à ce que d’aucuns considèrent comme une débandade de la radio publique serait la nécessité de répondre à une modification irréversible de la société canadienne, devenue au fil des ans de plus en plus diversifiée, multiculturelle. D’une part, il est un fait que la radio publique française de Radio-Canada est dorénavant diffusée à la largeur du pays, des Maritimes jusqu’à Vancouver, et qu’elle peut ainsi atteindre certains auditoires peu exposés — donc peu sensibles — à la musique classique36. C’est donc à ces nouveaux auditeurs potentiels que la nouvelle chaîne s’adresse. Or, je rappelle que les premiers résultats de la «réforme» semblent avoir donné raison aux dirigeants de la radio d’état: les cotes d’écoute ont d’abord augmentées de façon marquée. Bien sûr, on néglige de mentionner que l’accroissement de l’auditoire pourrait aussi être dû, pour une bonne part, à l’entrée en fonction de nombreuses antennes nouvelles de diffusion et que la hausse n‘est peut-être donc pas uniquement redevable à la nouvelle chaîne37. Sans compter qu’une intense campagne médiatique, dont n’a jamais pu profiter la défunte Chaîne culturelle, a sans doute contribué, au moins temporairement, à ce renouveau d’intérêt pour la radio publique française, immédiatement interprété par ses dirigeants comme une approbation esthétique. Or, le moins que l’on puisse dire est que les indicateurs retenus ne sont guère fiables…

Le nouvel auditoire canadien se caractériserait donc par sa diversité culturelle et ethnique. D’où, apparemment, la part importante aujourd’hui accordée aux «musiques du monde» (entendre ici, outre les musiques traditionnelles ethniques, les musiques métissées qui flirtent librement avec ces dernières). Alors que l’unique émission sérieuse naguère consacrée aux musiques de tradition orale a été retirée de l’antenne, la portion de la tarte accordée aux musiques «fusion» de tout acabit est devenue pour le moins généreuse38. Aux dépends bien sûr du répertoire classique, et particulièrement de la large tranche de celui-ci qui se révèle un tant soit peu exigeant (i.e. davantage qu’un simple Impromptu de Schubert, disons) 39. Le déséquilibre est d’autant plus flagrant que bien d’autres genres se disputent maintenant une part de la dite tarte. Pour ma part, je n’ai rien contre la «World music». La question est de savoir si toutes les musiques maintenant diffusées sur les ondes d’Espace musique se valent a priori. Je suis près à le concéder. Mais tous les genres et styles musicaux existants ont-ils besoin du même type d’appui pour survivre ou contrer la commercialisation à outrance des chaînes privées? Ici, de sérieuses réserves sont permises. L’insertion récente, à heures de grande écoute, des musiques pop/folk, pour prendre un autre exemple, répondrait à un désir d’assurer une meilleure diffusion de toutes les catégories de productions «nationales», c’est-à-dire canadiennes. La chanson à texte, le jazz «sérieux»40, la musique contemporaine, la musique ancienne, les musiques ethniques de tradition orale non métissées, tout ça, et sûrement d’autres musiques «minoritaires» que j’oublie, ont besoin d’être soutenues par une radio publique. Tout est affaire de dosage, et d’efficacité dans l’atteinte du public cible.

Mais comment peut-on être «de toutes les cultures»? Quand on sait comment il est extrêmement difficile d’être pleinement d’une seule culture, d’assumer toutes les dimensions de sa propre culture… (Louis Dagneau)

Il ne s’agit pas de condamner un style musical parce qu’il en a délogé un autre. Mais plutôt de se demander ce qu’il advient de la mission culturelle de la radio publique canadienne. Naguère, elle consistait par exemple à exploiter les trésors de la discothèque et les riches archives sonores de Radio-Canada afin de faire découvrir aux auditeurs des pans méconnus de leur patrimoine, des interprétations exemplaires d’œuvres marquantes, ou des radio-documentaires consacrés à de grands créateurs de diverses disciplines, nationalités et périodes historiques. Ou encore à permettre aux différents artisans de cette tradition, aux interprètes de renom, aux compositeurs, aux organisateurs de concerts, aux chercheurs, de s’exprimer en ondes, de présenter leurs parcours et leurs réflexions afin d’accroître le bagage de connaissances des auditeurs, d’élargir leur horizon, de leur permettre une meilleure appréciation des objets culturels et ainsi leur faciliter l’accès à des expériences esthétiques nouvelles ou renouvelées. Tout ceci fait toujours partie du mandat de nombreuses radios publiques européennes, par exemple en France, en Angleterre et en Suisse romande. Un tel «contrat social» peut-il encore être accompli au Canada français à raison d’une quarantaine d’heures par semaine dévolue clairement à la musique classique41, dont la plus grande partie est concentrée le samedi, jour où le ton léger généralement adopté laisse comprendre qu’on imagine les auditeurs moins soucieux de s’éduquer que de se divertir. Et sans d’autres ressources que la débrouillardise et le bagage culturel de l’animateur ou de l’animatrice qui navigue souvent seul(e) en ondes. Ça reste à voir…

Les deux maillons de la chaîne

Venons-en à l’autre justification régulièrement invoquée par les responsables d’Espace musique. Depuis qu’on pouvait syntoniser la «Première chaîne» de la radio de Radio-Canada sur la bande MF, il importait de bien distribuer les rôles: les émissions culturelles «parlées» seraient concentrées sur la Première chaîne (quel nom orignal…), tandis que la musique à proprement parler, et quel qu’en soit le type, serait diffusée sur Espace musique (le nom renvoyant à l’ampleur du spectre couvert, justement, ou peut-être, inconsciemment, au vide ainsi créé par le caractère «musique d’ascenseur» généralisé). Or, si quelques rares émissions «culturelles» de qualité ont survécu à cette nouvelle répartition des mandats, il en a résulté un curieux paradoxe: sauf de précieuses exceptions, le discours critique sur la musique, au sens large, a presque entièrement été évacué d’Espace musique, alors que sur la Première chaîne, la musique classique n’a pas non plus trouvé sa place42? Tandis qu’en France la radio publique connaît un franc succès avec des émissions où des spécialistes (j’insiste sur le mot43) abordent des questions d’interprétation, des comparaisons discographiques, des dossiers longs et fouillés consacrés à un compositeur ou un interprète choisi, la radio canadienne a effectué un nivellement par le bas, tout en précisant que les cotes d’écoute n’ont rien à voir avec ces décisions, comme l’a affirmé avec candeur Sylvain Lafrance à plusieurs occasions.

Un ancien collègue, déçu lui aussi par le climat ambiant et le produit offert, y va de son explication, audacieuse, effrayante, mais peut-être pas dépourvue de fondements: on peut entendre Espace musique comme une chaîne destinée prioritairement aux francophones résidant hors Québec. Puisque ceux qui habitent cette province se sont montrés si peu sensibles aux avantages du fédéralisme canadien et si mal enclins à célébrer l’unité nationale, au point de vouloir démanteler ce beau concept d’un Canada uni d’un océan à l’autre, pourquoi la société d’état «nouvelle manière» s’évertuerait-elle à combler leurs attentes? Aux Québécois de créer le jour venu leur propre radio, bien «distincte»…

Revenons sur un terrain un peu plus solide. La radio publique canadienne de langue française s’adressera désormais à un auditoire canadien, inclusif, multiculturel, dont les références et valeurs culturelles ne doivent pas être cherchées dans la tradition humaniste européenne, véhiculées naguère par le fameux cours classique et auxquelles Radio-Canada a fait écho pendant plusieurs décennies. À en juger par le produit proposé, ce nouvel auditoire serait plutôt en phase avec un des postulats de notre américanité acceptée: on vante les mérites du produit dont on fait l’étalage (la diffusion), puis on passe à une autre parution récente, et ainsi de suite. L’auditeur n’a plus qu’à courir acheter le disque (forcément récent) entendu sur les ondes. Comme me le soulignait Mireille Gagné, directrice du Centre de musique canadienne à Montréal, c’est hélas à l'usage que les effets négatifs de cette «distillation continue de la diffusion musicale [qui] pénètre les corps et les esprits», ce «no man's land musical, sans saveur, sans odeur et sans passion», se feront sentir si jamais on revenait à une programmation plus consistante; il sera alors plus difficile de contrecarrer cette détérioration de ce qu’on appelle généralement la culture générale44. D’ailleurs maints auditeurs déclarent avoir abandonné le fort, les musiciens et les mélomanes convaincus ayant été les premiers à déserter.

Je suis déçue du peu de respect des auditeurs, de l’inconscience de ce que la culture signifie pour une société et un pays qui cherchent leur identité. […] C’est une insulte à l’intelligence et à la sensibilité des gens aspirants à autre chose que les inepties de commentateurs invités (improvisés) dont le métier n’a rien à voir avec la communication à la radio, sans parler de leur compétence concernant les sujets qu’ils traitent. La dégringolade est étourdissante. (Dujka Smoje) [musicologue]

La nouvelle réalité musicale

Essayons de voir les choses d’un angle plus large. Certes, l’espace (sans jeu de mot) réservé à la musique dans nos vies s’est considérablement modifié depuis les années 1980, pour choisir un moment où la radio canadienne excellait à mon avis dans l’accomplissement de son mandat. De nos jours, on peut écouter sa propre sélection de disques compacts dans la voiture, dans son baladeur, sur son ordinateur portable. On peut télécharger des montagnes de pièces musicales à l’aide de logiciels et échanger des fichiers sonores et visuels sur Internet. Le populaire iPod permet de transporter l’essentiel de sa discothèque accroché à sa ceinture. La radio numérique permet d’écouter ou de télécharger des émissions diffusées à Radio-France ou ailleurs dans le monde. L’offre s’est multipliée, et la tendance est à la spécialisation de plus en plus marquée des différentes chaînes. En découle un nouveau paradoxe: en optant pour un éclectisme forcené, la Société Radio-Canada nagerait-elle à contre-courant?

Signalons un autre phénomène relativement nouveau: le culte de l’image qui soutient la vogue des enregistrements sur DVD et qui incite les grandes compagnies de disques à réduire leurs efforts d’enregistrement et de commercialisation sur support DC45. Les magasins de disques réduisent de même la surface consacrée au DC au profit du DVD. C’est certainement le cas au Québec, particulièrement en région. Dans ce contexte global, les changements qui se produisent dans le milieu radiophonique apparaissent peut-être inévitables. À chacun dorénavant de combler les vides, de procéder à ses propres explorations, de sonder en solitaire les archives que sont les enregistrements dits «historiques», de tenter d’élargir ses horizons musicaux (en particulier vers le XXe siècle, qui recule pas à pas), de tenter de découvrir ce qui s’écrit aujourd’hui même. De consommer, en d’autres mots. Mais il y a un hic: cette masse de documents n’est pas accessible à tous. Les disques, il faut les acheter, à défaut de pouvoir les emprunter ou les échanger. Qui souhaite télécharger des émissions culturelles de qualité produites par les radios européennes, par exemple, devra posséder l’équipement approprié: ligne Internet à haute vitesse et ordinateur dernier cri, muni des logiciels les plus performants46. Du côté de la télévision publique, on note un phénomène semblable: les documentaires culturels se font de plus en plus rares et, à la télévision d’état de langue française, ont migré vers la chaîne ART-TV, disponible sur abonnement seulement. Et on ose nous parler d’élitisme à combattre…

Pour les moins bien nantis, pour tous ceux pour qui la radio musicale de Radio-Canada constituait une compagne quotidienne, chaleureuse et aisément accessible47, que ce soit au travail, à la maison, en voiture ou à la campagne, la carence alimentaire n’en est que plus accusée. Le cerveau et l’âme peuvent-ils maigrir? Sans être pessimiste à outrance, il est permis de le craindre.

Et la musique contemporaine?

Une question se pose, qui touche plus directement les lecteurs de Circuit. En quoi cette nouvelle situation affectera-t-elle les mélomanes et musiciens intéressés plus particulièrement par la musique dite «contemporaine»? Plus qu’aucune autre sans doute, les musiques des XXe et XXIe siècles qui s’inscrivent dans le vaste courant de la modernité (et de la post-modernité) appellent, pour être comprises et appréciées, une démarche de contextualisation, des présentations sensibles et éclairées, une fréquentation régulière, de bonnes conditions d’écoute. Sur les ondes de la radio française de Radio-Canada, la réalité est plutôt différente. Le créneau horaire réservé au répertoire contemporain (le dimanche soir, de 22h à minuit), n’est certes pas propice à rejoindre une clientèle plus large que les spécialistes «acharnés»48. Qui plus est, le mandat de l’émission se limite dorénavant à la diffusion de concerts enregistrés, complétée par quelques plages de disques. Peu ou pas d’entrevues avec les compositeurs et les interprètes, ce qui permet de diffuser coup sur coup deux concerts dans la même émission… La concentration comporte ses avantages, mais combien d’auditeurs en profitent? Car si une partie du nouvel auditoire dont il a été question plus haut se révèle peu familier avec le répertoire classique, sa tolérance est encore plus réduite face aux sonorités contemporaines, fort menaçantes pour la digestion comme l’affirmait sans aucune gêne un réalisateur du réseau anglais devant une classe entière d’étudiants du niveau universitaire49! En fait, la «ghettoïsation» prononcée du vaste répertoire des musiques modernes et contemporaines a débuté bien avant l’entrée en ondes d’Espace musique. Tout projet un peu «osé» se voyait étouffé dans l’œuf et les artisans ont vite compris que le climat de travail, où la méfiance semblait contagieuse, gagnait à un assagissement des contenus. Cote d’écoute oblige, quoiqu’on en dise.

Par ailleurs, le nombre forcément réduit d’auditeurs fidèles à une plage horaire aussi périphérique laisse craindre une future remise en question de la place encore accordée — sans enthousiasme apparent, mais mandat du CRTC oblige… — aux musiques modernes et contemporaines. Un esprit versé dans les questions administratives s’interrogera probablement sur l’opportunité de dépenser ainsi l’argent des contribuables, pour un auditoire si limité, qui ne pourra que décroître. En effet, comment prévoit-on éduquer le public mélomane, et surtout un nouveau public, aux sonorités nouvelles si la plus large partie du vaste répertoire de la musique du XXe siècle a été évacuée de l’antenne? Le problème de la relève se pose déjà pour divers organismes, même dans un centre de création aussi important que Montréal, où l’offre excède la demande50. Les concerts intéressants y abondent, mais pour combien de temps encore avant que le dynamisme du milieu, reconnu sur la scène internationale, ne s’émousse? Hors des grands centres, la musique contemporaine a pour ainsi dire disparue de la programmation, en particulier là où aucune institution universitaire ne peut en assumer les risques. Et encore…51

Dès l’entrée en ondes de la nouvelle chaîne, plusieurs acteurs engagés sur la scène de la musique contemporaine québécoise se sont inquiété d’une éventuelle diminution du nombre des concerts qui pourraient être enregistrés par la société d’état. Et, par conséquent, de la réduction du soutien gouvernemental aux organismes de concerts, qui comptaient souvent sur les captations et surtout sur les co-productions pour boucler leur budget annuel, pour élaborer des projets originaux. La directrice générale d’Espace musique, dans l’entrevue déjà citée, affirme avoir rassuré les organismes et les gens du milieu musical en leur précisant que le «budget pour l'appui aux talents (captation de concerts, enregistrements, etc.) […] n'avait absolument pas [été] réduit» (Proulx, 2005, p. 16). Pourtant, il suffit d’écouter les concerts diffusés au cours des derniers mois pour se rendre compte, par exemple, que les secteurs des musiques dites «actuelles» et électroacoustiques se retrouvent carrément mis au rancart, en dépit du dynamisme d’organismes tels l’Ensemble Contemporain, le Festival de musique actuelle de Victoriaville, Ambiances Magnétiques, Réseaux, Codes d’accès, etc. Des concerts seraient bel et bien enregistrés, mais non diffusés, faute d’espace approprié dans la grille horaire.

La radio publique a longtemps joué un rôle de soutien de la création musicale. Choyés sont maintenant les ensembles qui ont accès à cette importante tribune de diffusion sur une base régulière. Il en découle pour les gestionnaires, créateurs et interprètes une situation qui peut se révéler inconfortable: comment critiquer à haute voix la main qui accepte encore de vous nourrir? Certains, comme Lorraine Vaillancourt, directrice générale du Nouvel Ensemble Moderne et naguère présidente du Conseil québécois de la musique, ou comme les compositeurs Jacques Hétu et Gilles Tremblay, n’hésitent pas à le faire. La contestation directe, dans ce cas comme dans d’autres, n’est sans doute pas à la portée de tous. Pour l’ensemble du milieu musical, la discrétion comporte cependant sa part de risque. «Qui ne dit mot consent», comme le veut le proverbe.

Le triste constat auquel je me suis livré ici doit malheureusement être étendu à d’autres pays. Dans un courriel adressé à l’auteur, le réalisateur Mario Gauthier52 en témoigne:

Cette tendance à l’évacuation du répertoire contemporain — et plus encore à celui de commande d’œuvres spécifiquement dédiées à la diffusion — fut et est encore en déclin partout, ou presque: France-Culture a subit des amputation majeures, notamment du côté de L’atelier de création radiophonique; France-musique a vu pour sa part sa programmation complètement chamboulée, et pas forcément pour le mieux, en particulier en ce qui touche cette catégorie de musique; la BBC 3 s’est relevée [récemment] mais fut inerte pendant 10 ans; en Autriche, où la tradition d’exploration médiatique est très forte, une émissions phare comme Kunstradio/Radiokunst est constamment en péril; à Berlin, grand centre de production de Hörspiel et d’art audio, les coupes et difficultés sont toutes aussi énormes et ne semblent que commencer; en Italie, la seule émission de musique d’avant-garde et d’art radiophonique [à la radio d’état] (Audiobox) a été fermée, il y a au moins huit ans. D’ailleurs, la fermeture de L’espace du Son [émission consacrée aux musiques nouvelles, réalisée par Mario Gauthier], en 2001, a été justifiée par cette mouvance générale.. Pour le directeur de l’époque, il fallait suivre la tendance53.

Certains seront d’avis que la radio n’est plus le média idéal pour écouter — et apprécier à sa juste valeur — la musique moderne ou contemporaine. Que des solutions plus interactives doivent être proposées aux mélomanes et musiciens qui s’intéressent à ces répertoires. Pour le moment, le concert demeure un lieu privilégié par ceux et celles qui habitent un grand centre urbain. Mais dès lors qu’on quitte cet environnement, la réalité est toute autre. Et même dans les villes réputées pour leur dynamisme culturel, les concerts voués au répertoire récent n’attirent plus un auditoire aussi nombreux qu’il y a quelques années à peine. Le choix d’activités culturelles disponibles d’un simple clic de souris ou grâce au «cinéma maison» encourage fortement le retrait dans l’univers privé et douillet de la résidence. Dans ce contexte, la radio spécialisée semble appelée à jouer un rôle de premier plan, notamment grâce à la diffusion via Internet. La Société Radio-Canada aurait-elle manqué sa chance?

Le (nouveau) rôle des radios publiques

Dans l’une des rares études récentes consacrées à la place de la musique classique à la radio, Sylvia L’Écuyer décrit bien le rôle crucial joué par les radios publiques dans le développement de la vie musicale de la seconde moitié du XXe siècle, plus particulièrement dans le domaine de la création (diffusion d’émissions spécialisées et de concerts en provenance de festivals prestigieux, ensembles en résidence voués au répertoire contemporain, concours destinés aux jeunes interprètes, tribunes internationales comme celle de l’UNESCO, etc.) 54. Durant les années 1950, alors que se creuse, «au concert comme à la radio, le fossé entre la musique populaire et la ‘musique de concert’ […], la radio publique, à cette époque du moins, se soucie peu de l’attrait commercial de sa programmation. Elle se soucie plutôt de procurer aux compositeurs des moyens qui n’existaient pas auparavant tant du point de vue de la qualité de l’enregistrement et du montage que de celui de l’élaboration d’un nouveau vocabulaire musical.» (L’Écuyer, 2003, p. 966) Le soutien concret de la société Radio-Canada à la création musicale est un fait reconnu par les historiens55 et, dans de nombreux pays, l’intervention concrète des radios publiques a entraîné le développement d’un nouveau type d’œuvres musicales: les œuvres spécifiquement radiophoniques (ibid.). Après 1960, et «bien qu’elle soit devenue plus souvent un média d’accompagnement, la radio continue pourtant de jouer un rôle considérable dans l’éducation du public, dans l’évolution du langage musical et, plus tard, dans la globalisation de la culture.» (Ibid. p. 956) Comme ces temps semblent loin, même si nous n’avons pas à reculer si loin dans le temps pour sentir un soutien semblable de la radio publique canadienne aux compositeurs et à leurs interprètes. Les radios publiques de divers pays ont pris de l’expansion au fil des ans et mis sur pied des chaînes parallèles afin de répondre aux besoins croissants et distincts du public et des créateurs: une chaîne généraliste et une ou plusieurs chaînes plus spécialisées, vouées à la culture et à la musique. On pense aux chaînes France-musique et France culture de Radio-France, à BBC 3, etc. Il n’y a pas si longtemps, la Société Radio-Canada distinguait ses deux entités en les baptisant (sans beaucoup plus d’originalité), la «Première chaîne», généraliste, et la «Chaîne culturelle», depuis remplacée par Espace Musique56.

Sylvia L’Écuyer ne manque pas de souligner que l’univers radiophonique s’est remarquablement transformé depuis le début des années 1990, avec l’introduction progressive de nouvelles technologies, comme la radio numérique «à la carte» et la diffusion de nombreuses radios publiques sur Internet. Le mélomane est confronté à une formidable explosion de l’offre médiatique, laquelle permet une diversité sans précédent et une hyper-spécialisation de l’offre, en même temps qu’elle contribue à contrer, du moins en partie, l’inévitable globalisation de la culture. En musique, cette globalisation se traduit évidemment par une domination de la culture musicale anglo-américaine (L’Écuyer, loc. cit., p. 967).

On l’a dit, les canaux dédiés à un genre musical ou à une période donnée, accessibles par câblodiffusion ou par satellite, n’atteignent encore qu’un public assez restreint (bien nanti et débrouillard). Ces réseaux, qui diffusent souvent en continue, ne sont d’ailleurs pas détachés d’enjeux commerciaux ni des compagnies de disques qui les alimentent. Et L’Écuyer, qui sait bien de quoi elle parle puisqu’elle est elle-même, au moment d’écrire ces lignes, une employée de la radio publique canadienne et dirigea quelques années la Chaîne culturelle, de conclure avec éloquence (elle écrit ces lignes autour en 2000, donc avant la «révolution» radio-canadienne dont il a été question dans ces pages):

C’est davantage au niveau de la production et de l’avant-garde, des domaines historiquement assumés par les radios publiques au cours des dernières décennies, que le danger d’uniformisation de la culture est le plus sensible. Les services essentiels qui s’adressent aux minorités culturelles, le soutien à la création, le développement des nouveaux talents, la préservation de la qualité en dehors des pressions commerciales du marché et, surtout, le maintien de stations généralistes de haut niveau ne seront assumées que par la radio publique qui doit continuer de recevoir un financement adéquat pour lui permettre d’assumer le leadership qui, seul, justifie sa raison d’être (Ibid., p. 967-968).

S’agit-il d’un avertissement, d’une prophétie? Si la radio publique comble de moins en moins les attentes des auditeurs, n’est-elle pas vouée à disparaître à court ou moyen terme? Il serait intéressant d’effectuer un sondage parmi les étudiants et étudiantes de nos collèges, conservatoires et universités, afin de savoir la proportion de ceux et celles qui écoutent sur une base régulière les émissions d’Espace Musique. Et d’étendre l’enquête à leurs professeurs, qui ont sans doute beaucoup de mal à rassembler suffisamment de conviction et de sincérité pour les encourager à le faire. Certes, il reste des enclaves rassurantes, et combien précieuses. Mais un nombre inquiétant d’auditeurs naguère fidèles se sont tournés à contre cœur depuis deux ans vers des chaînes commerciales spécialisées, ou vers le réseau anglais de Radio-Canada, «Radio Two», au contenu plus conservateur et au ton moins «intimiste» que l’ancienne Chaîne culturelle, mais tout de même moins éclectique que l’actuelle Espace musique. D’autres, comme l’auteur de ces lignes, explorent avec davantage de méticulosité les recoins cachés et oubliés de leur discothèque personnelle.

L’avenir se trouve-t-il sur la grande toile? Bon nombre de radios publiques ou privées ont pris au cours des dernières années le «virage Internet», parfois avec imagination57. Une radio privée payante, largement consacrée aux musiques «modernes, contemporaines, électroacoustiques et nouvelles», opère depuis quelques mois depuis Montréal (MTM Radio, Musique des temps modernes: http://www.mtmradio.ca/), et touche déjà un auditoire hors des frontières canadiennes58. La diffusion se limite pour le moment aux enregistrements disponibles sur disque compact (ce qui est déjà très bien), mais il est permis de penser qu’une partie du mandat premier des radios publiques sera bientôt défendu par le secteur privé. La nature a horreur du vide, on le sait, et les naissances nouvelles atténuent la tristesse engendrée par les morts, silencieuses ou annoncées.

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