Les Presses de l’Université de Montréal
» Vimeo
» Facebook
» Twitter

Achetez ce numéro en ligne [Comment?]


Téléchargez ce numéro via Érudit (Gratuit!)

Collection > Volume 15 Numéro 2 (2005) >

Éditorial

Danick Trottier

La genèse de ce numéro de Circuit a pris forme à la suite d’une interrogation lancée au hasard de mes recherches: l’identité, dont on fait grand cas dans les sciences humaines en général et dans l’étude des arts depuis quelques années, joue-t-elle un rôle tout aussi fondamental et déterminant dans les musiques contemporaines au Québec et ailleurs? L’idée de départ de ce numéro est donc d’investir scientifiquement ce concept d’identité en corrélation avec certains compositeurs ou événements musicaux québécois, de dégager par la suite un champ théorique et de prouver finalement en quoi cette problématique offre un terreau fertile pour appréhender la relation du compositeur à son œuvre et au monde actuel. Bien entendu, la problématique soulevée par l’identité peut prendre une variété de formes: elle peut être posée en concomitance avec le contexte social, culturel, politique ou musical dans lequel évolue le compositeur; elle peut faire l’objet d’une attention particulière dans les stratégies artistiques et poïétiques qu’adopte le compositeur face à son environnement et aux enjeux compositionnels qui marquent son époque; la question peut aussi être posée vis-à-vis une tradition donnée, c’est-à-dire en lien avec des idéologies et des savoir-faire qui ont une histoire et encadrent une expérience particulière au monde; les réseaux et les actions concrètes qui positionnent le compositeur peuvent aussi faire l’objet d’une attention spéciale. Quoi qu’il en soit, et peu importe l’angle d’approche privilégié, investiguer la création artistique et musicale du point de vue de l’identité permet d’appréhender et de décortiquer ce qui semble le fondement même de la démarche créatrice, soit le fait pour un créateur de penser, réfléchir, jongler et manœuvrer avec les choix qui sont les siens. Bref, par ce recours à l’identité, le chercheur a l’impression, peut-être faussée par son enthousiasme, d’aboutir à des questions plus fondamentales, à la fois d’ordre philosophique, ontologique et social, vis-à-vis l’art: qui est le compositeur et qu’est-ce qui le pousse à créer dans cette direction plutôt qu’une autre? Enfin, l’ultime question: qu’est-ce qui motive ce même compositeur et revitalise ad infinitum son besoin de communiquer, voire même d’occuper une place singulière dans la vie des gens et dans l’histoire de l’humanité?

Ce qui revient finalement à dire que le compositeur, pour autant qu’il occupe une place donnée dans l’espace socioculturel, se questionne et s’interroge sur sa présence dans le monde, sur sa démarche artistique, sur ce qu’il adviendra de lui une fois qu’il aura quitté cette vie et sur le sens que prendra son œuvre. Ce numéro de Circuit s’est voulu le reflet de ce questionnement identitaire de manière à donner une meilleure idée des «solitudes» et des «démons» qui tracassent le compositeur, dans le sens où ceux-ci peuvent informer le musicologue et lui donner une vision plus globale des démarches qui sous-tendent son œuvre. Il y a bien sûr des limites à pouvoir s’immiscer symboliquement dans l’«atelier» de l’artiste et à vivre ses «angoisses». Mais dans la mesure où le chercheur fait l’effort de passer par ce questionnement à la base de toute condition anthropologique et ontologique, il parviendra peut-être à trouver des éléments de réponse vis-à-vis du compositeur en tant que sujet créateur et sur les motivations à la base de son travail poïétique. Est-ce une position romantique? Il n’en est rien à mon avis, puisque se centrer sur le sujet créateur en donnant autant d’importance à ses «démons» revient finalement à le prendre comme vecteur de l’ensemble des facteurs pouvant jouer une fonction déterminante dans son cheminement artistique: le contexte, la psychologie, les idéologies, l’éducation musicale, les traditions séculaires, le langage musical, etc. De telle sorte qu’on s’éloigne d’une célébration du sujet créateur pour autant qu’on fasse intervenir des médiations pouvant jouer un rôle crucial dans le questionnement identitaire. J’irai même plus loin en disant que ce questionnement identitaire peut également déterminer dans une large mesure la postérité de l’artiste et la pertinence de son œuvre. En effet, quand un compositeur a trouvé sa propre voie ou qu’il a compris comment parvenir à une singularité qui lui soit propre, il a plus de chance de parvenir à la gratitude ultime à laquelle tout artiste vise: la reconnaissance de ses pairs et la certitude d’avoir contribué aux traditions artistiques qui nous portent et par lesquelles on marquera un passage ou une trace.

Je crois aussi que l’étude de l’identité est garante d’un certain contexte, plus précisément qu’elle survient au moment particulier de l’histoire de l’art que nous vivons. Dans une période artistique où il n’y a plus de normes autotéliques, où les courants artistiques et les mouvements d’avant-garde ont fait place à l’idiosyncrasie des styles, où la multiplicité et la pluralité des approches permettent à chacun d’avoir recours à l’éclectisme et au syncrétisme, dans une période enfin où l’art se globalise et où les frontières de jadis entre les différentes tendances esthétiques et artistiques sont plus vaporeuses que jamais, le sujet créateur semble de loin la meilleure perspective pour appréhender l’art contemporain. Et en effet, d’une certaine façon, ne constate-t-on pas un repli subjectif à tous les niveaux? Quand les artistes actuels refusent de participer à des écoles artistiques ou à des dogmes esthétiques, quand ils refusent également toutes normes contraignantes provenant de l’histoire et qui inscriraient leur démarche artistique dans un parcours prédéterminé, quand chacun cherche la voie qui lui est propre sans nécessairement répondre à des attentes extérieurs à sa démarche, le sujet créateur se présente alors comme le noyau principal à partir duquel prennent forme l’ensemble des facettes de son œuvre et l’intentionnalité à la base de l’œuvre d’art. De sorte que s’opère aujourd’hui un individualisme à la fois contraignant et exacerbé que l’on constate aussi en art, du moment où les démarcations de jadis font place à la pluralité des possibilités et au recentrement subjectif. Rien de nouveau, diront certains, et la musique a toujours passé par les conditions du sujet créateur. Mais il ne s’agit pas ici d’affirmer qu’on aurait redécouvert le sujet créateur et qu’on serait en plein postromantisme, mais bien plutôt de prendre conscience des possibilités et des libertés dont jouit chaque artiste par rapport aux traditions artistiques. L’époque offre à chacun la possibilité de se mouvoir dans un horizon de significations beaucoup plus large et d’entrevoir une pléthore d’avenues devant lui, dont seuls les choix esthétiques influeront sur la suite des choses. Il se peut très bien que certains artistes dans l’histoire des arts et de la musique aient joui d’une telle liberté: on pense à Duchamp, Cage ou à un compositeur comme Satie. Mais leur époque, bien qu’elle ait été caractérisée par des ouvertures, ne favorisait certainement pas autant que la nôtre le recentrement individuel à l’ère des médias de masse, du néolibéralisme et d’une globalisation à outrance.

Le «tout est possible», dont certains pensent qu’il s’agit d’un slogan plus ou moins saugrenu dont toute époque aurait pu s’accaparer, me semble le trait le plus significatif de ce nouvel ethos qui définit le rapport postmoderne et la demande subjective aux musiques actuelles. Signalons au passage que le «tout est possible» ne devient réalité qu’à la lumière des contraintes imposées jadis dans certains mouvements (l’exemple du sérialisme) et des barrières que les conditions artistiques mettaient à l’œuvre. En ce sens, il s’agit avant tout de constater le changement d’horizon ayant affecté le devenir de l’art occidental et des valeurs artistiques qu’il avait portées du XVIIIe siècle à la première moitié du XXe siècle, entre autres la prégnance des idéologies et des utopies contenues dans le rapport à l’art, tels l’historicisme, l’idéalisme ou l’élitisme. Lorsque tout pivote autour de l’artiste créateur et des réflexions qui conditionneront sa création et la poursuite d’une tradition artistique, le chercheur n’a d’autres possibilités que de tenter d’aller au fond des choses en investissant ce rapport particulier et en évaluant dans quelle mesure il est secondé par une interrogation à la fois personnelle, artistique, sociale et culturelle: que fais-je dans cette tradition et comment lui donner un nouveau souffle qui me soit propre? Il s’ensuit que la problématique de l’identité suggère que l’artiste et le compositeur actuels sont plus que jamais troublés par des questions qui dépassent largement l’autodétermination du langage artistique (i.e. Schœnberg ou Boulez) ou des idées que porte l’histoire de l’art, notamment parce que c’est l’artiste créateur qui définit aujourd’hui l’ensemble des conditions du devenir de l’art et du rôle qu’il veut assumer socialement et culturellement. C’est pourquoi la question de l’identité survient aussi à une période où plusieurs artistes ont décidé de participer au monde socioculturel qui les environne et de répondre à la demande de communicabilité propre au contexte postmoderne. Autrement dit, l’identité devient le meilleur moyen de parvenir à l’artiste créateur en tant que moi jonglant avec des idées dans un premier temps, effectuant des choix esthétiques dans un second temps et répondant, dans un troisième temps, à son univers social qui lui signifie ses attentes et lui envoie des messages de toutes sortes. La problématique de l’identité permet en fin de compte d’appréhender le moi créateur dans son mouvement réflexif et dans les corrélations qui se produisent entre ce mouvement et le monde qui l’entoure. Nous pourrions résumer le questionnement identitaire en art et en musique par cette formule: qui est l’artiste aujourd’hui et quelles sont les préoccupations qui dictent à la fois son rapport au monde et les décisions esthétiques qu’il prendra?

Les articles proposés dans ce numéro abordent tour à tour des perspectives différentes dans l’étude de l’identité vis-à-vis les musiques contemporaines. Dans un premier temps, je me suis arrêté sur l’œuvre d’Yves Daoust pour démontrer en quoi le questionnement identitaire permet d’appréhender son travail poïétique et d’en arriver aux facteurs qui ont pu avoir une influence sur lui. Dans cette optique, les références historiques et la présence d’artefacts sonores font l’objet d’une étude poussée de manière à révéler la relation particulière qu’entretient le compositeur à son environnement socioculturel. Dans un second temps, Georges Forget et Sylveline Bourion interrogent l’un des aspects les plus ambivalents et les plus problématiques de la vie de l’artiste: ce qu’il léguera à la postérité. Relevant ainsi les nombreux changements qui ont affecté le rapport à la mort et au rite de passage, les deux auteurs tentent de cerner les enjeux qu’entraîne aujourd’hui la place prépondérante des technologies dans la création artistique et les bouleversements qui pourraient s’ensuivre dans la représentation de l’artiste. Dans un troisième temps, Noémie Pascal, en recourant aux données recueillies dans différents festivals européens et canadiens, nous propose une réflexion sur les liens qui s’établissent entre l’identité sociale et celle du créateur, entre l’un et le multiple. Posant de front les questions de l’identité du compositeur dans un monde pluriel, de l’identité nationale et des valeurs esthétiques en corrélation avec les valeurs sociales, elle nous fait découvrir les enjeux identitaires qui se trament dans les musiques présentées au sein de ces festivals. Dans un quatrième temps, faisant suite à l’article de Michel Duscheneau sur Montréal/Nouvelles Musiques et les logiques festivalières1, Martine Rhéaume s’interroge sur la place qu’occupent les musiques contemporaines dans les festivals au Québec et sur les moyens de créer des liens plus féconds avec des institutions plutôt éloignées de la création actuelle. Partant d’une constatation de Denys Bouliane, elle explore les logiques intrinsèques aux festivals et leurs enjeux, de manière à établir des concomitances avec l’attitude de rejet qui prévaut à bien des égards vis-à-vis les musiques contemporaines. Nous vous offrons par la suite un portrait d’André Villeneuve, dans lequel vous trouverez un résumé de son parcours artistique ainsi qu’une entrevue dont le principal sujet porte sur la question de l’identité en lien avec sa démarche artistique. Cette entrevue enrichit considérablement le numéro en apportant au lecteur un autre point de vue sur la problématique à l’étude, soit celui d’un compositeur aux réflexions originales par rapport aux traditions musicales et à ses motivations. Enfin, le numéro se termine par deux chroniques. Le lecteur pourra d’abord lire la recension effectuée par Michel Gonneville du nouvel enregistrement consacré à Couleurs croisées et La seconde apothéose de Rameau de Pousseur sous la direction de Pierre Bartholomée, suivie d’un compte rendu de Réjean Beaucage consacré à l’ouvrage Le son dans l’art contemporain canadien, dirigé par Nicole Gingras et paru chez Artexte en 2003.

Au terme de ce nouveau Circuit, les auteurs auront gagné leur pari si le lecteur est à même de constater la richesse heuristique et épistémologique qu’offrent la problématique de l’identité et son resserrement sur les individus que sont avant tout le compositeur et l’artiste créateur. Un sujet s’interroge, pose des questions, fait des choix, participe à des institutions, se nourrit d’idées et de présences physiques et spirituelles, se questionne sur son œuvre et sur le devenir de sa tradition artistique, jongle avec les perspectives, manipule les codes, pose les bases de sa différenciation, bref, cherche une voie qui lui soit propre en même temps qu’elle puisse devenir pleine et entière pour une communication ultérieure avec les siens. En portant le regard sur la problématique telle que la vivent le compositeur et l’artiste créateur, le chercheur aboutit finalement à poser les conditions d’une réelle prise en charge des motivations poïétiques derrière l’œuvre d’art, ainsi que les points de rencontre et de jonction entre le monde extérieur et cette intentionnalité esthétique inscrite dans un sens précis.

Page article@15_2_2 générée par litk 0.600 le mardi 2 mai 2017.
Conception et mise à jour: DIM.