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Collection > Volume 14 Numéro 3 (2004) >

Avant-propos
Les métissages alchimiques de Frank Zappa (1940-1993)

Réjean Beaucage

Liberté: DADA DADA DADA, hurlement des douleurs crispées, entrelacement des contraires et de toutes les contradictions, des grotesques, des inconséquences: LA VIE.

Tristan Tzara, Œuvres complètes, tome 1, 1912-1924, Paris, Flammarion, 1975, p. 367.

Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point.

André Breton, «Second manifeste du surréalisme», dans La révolution surréaliste, no 12, 15 décembre 1929, p. 1 (collection complète rééditée en facsimilés aux Éditions Jean-Michel Place, 1975).

Zappa a publié sur l’album «Guitar 1» une pièce intitulée But Who Was Fulcanelli?, enregistrée le 21 mai 1982 au Sporthalle de Cologne. Fulcanelli était un alchimiste français du début du XXe siècle, maître du «symbolisme hermétique» et auteur de deux livres importants pour les gens qui s’intéressent à la chose: Le mystère des cathédrales (1929) et Les demeures philosophales (1930). Selon David Ocker 2, qui fut copiste, clarinettiste et programmeur de Synclavier pour Zappa à partir de 1979, Fulcanelli était aussi le personnage historique que le compositeur aurait préféré pouvoir rencontrer…

Le secret du Grand Œuvre alchimique consiste à transformer le plomb en or à l’aide de la pierre philosophale. Transformer ce qui ne vaut rien, le commun, le vil, en ce qui vaut le plus, le rare, le pur, voilà certes le rêve de bien des gens. Mais fusionner l’un et l’autre, le commun et le rare, le vil et le pur, pour créer une substance nouvelle, un alliage complexe et inédit, qui contienne à parts égales, ou variables selon les usages, les qualités lumineuses de l’un et le potentiel négatif de l’autre, n’est-ce pas plus souhaitable, difficile et original? Et puis ne dit-on pas, après tout, que les contraires s’attirent? Frank Zappa aura en quelque sorte été le creuset au fond duquel les musiques populaires (blues, rock’n’roll, jazz, etc.) et les musiques savantes occidentales (concrète, électroacoustique, atonale, etc.) ont pu fusionner pour donner naissance, selon les dosages, à des musiques qui s’approchent davantage de l’une ou de l’autre, selon les circonstances, mais qui ne sont jamais, simplement, l’une ou l’autre. Le catalogue de Zappa est le lieu par excellence de l’impureté, déjà inscrite dans sa chair par ses ascendances diverses (My ancestry is Sicilian, Greek, Arab and French 3). Étant né et ayant vécu aux États-Unis, Frank Zappa est sans aucun doute un pur produit du melting pot américain, une singularité dont il se réclamait tout en étant par ailleurs extrêmement critique à l’égard du American Way of Life.

Compositeur éclectique et guitariste inspiré, observateur sagace et auteur irrévérencieux, cinéaste iconoclaste et provocateur courageux, bref, touche-à-tout de génie, l’homme a bien sûr tout au long de sa vie rencontré sur son chemin exégètes et détracteurs. Les livres qui décortiquent sa vie et son œuvre, les entrevues disséminées dans des revues, ou même reproduites sur disque, ne se comptent plus. Et le compositeur a largement contribué lui-même à faire connaître sa pensée par de nombreux écrits. Pour ce numéro qui se veut un hommage au personnage, disparu trop tôt le 4 décembre 1993, à 52 ans, nous avons choisi des collaborateurs et collaboratrices de différentes disciplines qui ont été marqués, chacun à sa façon, par l’empreinte que Zappa a laissée sur le monde de la musique. La grande diversité de leurs approches témoigne de la difficulté à cerner la personnalité plurielle du créateur polymorphe que fut Zappa. Chacun des textes aborde le personnage sous un angle particulier et l’ensemble reste encore incapable d’en faire un portrait précis.

Virtuose, imposteur, anarchiste et dictateur, que n’a-t-on pas dit sur Frank Zappa? La musicologue Louise Morand analyse Dio Fa, l’une de ses dernières œuvres, éditée en 1994, qui se révèle être une vision prémonitoire de la catastrophe new-yorkaise du 11 septembre 2001. Zappa prophète? Il ne manquait plus que ça! Le compositeur Michel F. Côté salue, lui, l’analyste social, le provocateur tous azimuts et l’artiste libre, comme le furent aussi John Cage et Miles Davis. Belle trinité! Le journaliste britannique Ben Watson, auteur de Frank Zappa—The Negative Dialectics of Poodle Play (Quartet Books, Londres, 1993), un livre aussi controversé que celui qui l’a inspiré, analyse ici la postérité de Frank Zappa en comparant son œuvre à… un aspirateur industriel. Il découvre ce faisant une formule intéressante: Stéphane Mallarmé + Wilhelm Reich = Frank Zappa. Le compositeur John Rea propose quant à lui une autre formule au terme d’une analyse lexicologique qui prend pour point de départ le nom du musicien américain: FZ = (S/Z2) + (sv/gw). Le musicologue Nicolas Masino cherche de son côté à cerner les spécificités du langage musical de Zappa, qui font que son style est immédiatement reconnaissable, que sa musique soit interprétée par un orchestre symphonique ou par un groupe rock. Nathalie Gatti prépare actuellement en France une thèse de doctorat portant sur une analyse de l’esthétique didactique de Zappa. Elle cherche ici à répondre à la question suivante: «Comment appréhender la logique d’une œuvre qui ne saurait répondre à aucune autre logique que la sienne?»

J’ouvre pour ma part ce dossier avec une présentation biographique qui porte une attention particulière au compositeur de musique d’avant-garde, plutôt qu’à toutes les autres facettes de cette extraordinaire comète qui a traversé trop vite le paysage musical.

André Breton, qui, dit-on, n’aimait guère la musique, aurait-il goûté toute l’ironie contenue dans la découverte d’un compositeur américain pratiquant une esthétique qui recoupe parfaitement la recherche surréaliste d’un point d’annihilation des contraires? Car en effet, chez Zappa, le réel et l’imaginaire s’accouplent allègrement pour donner naissance à une autofiction qui se donne des allures de documentaire psychosociologique («We’re Only in It for the Money», «200 Motels», «Overnite Sensation», etc.); le passé et le futur vivent au présent dans la conception du compositeur d’une dimension temporelle non linéaire (Stephen Hawking figure d’ailleurs parmi les dédicataires de son autobiographie); le haut et le bas sont en constante imbrication dans l’usage des codes musicaux, le compositeur faisant intervenir un quatuor à cordes très «classique» au milieu d’un épisode de pornographie sordide (Brown Shoes Don’t Make It), citant Stravinsky dans un pastiche du style doo-wop (sur «Cruising With Ruben & the Jets») ou un extrait du Louie Louie de Richard Berry dans une de ses œuvres de «musique sérieuse» (sur «The Yellow Shark», par exemple); enfin, la vie et la mort s’interpénètrent quand l’œuvre se détache de son créateur pour se voir examinée, analysée, interprétée et retournée par les exégètes, qui y greffent modes d’emploi et contre-indications en y ajoutant sans cesse du sens, fouillant le corpus dans tous les sens et par tous les sens.

Je tiens ici à remercier les membres du comité de lecture de Circuit, Michel Duchesneau en tête, pour avoir accepté cette proposition de dossier sur un compositeur que les médias ont trop souvent confiné au simple rôle de fou du roi. Mes remerciements vont aussi à chacun des collaborateurs et chacune des collaboratrices qui ont participé à ce numéro et qui m’ont beaucoup appris sur un sujet que je croyais bien connaître. Force est de constater que nous ne sommes encore qu’au début des recherches sur le fantastique corpus qu’a élaboré Zappa (corpus que la veuve du compositeur, Gail Zappa, nous promet par ailleurs d’enrichir encore d’éléments inédits). Des remerciements particuliers au grand artiste Cal Schenkel, qui signe l’habillage graphique de ce numéro. Compagnon de route de Zappa depuis le tout début (ou presque), il a été l’alter ego visuel du compositeur, contribuant largement à singulariser son corpus discographique. C’est un plaisir d’une rare qualité que de partager en ces pages le même espace que lui.

La vie et l’œuvre de Frank Zappa seront très certainement des sujets de recherche prisés par les musicologues et sociologues à venir (sans parler de ses textes, qui sont une mine d’or pour les études littéraires). J’espère que ce numéro de Circuit pourra leur indiquer certaines pistes à suivre.

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